Après le succès de Prisoners, Denis Villeneuve revient donc quelque mois plus tard avec un nouveau long-métrage sombre et énigmatique. En vérité, Enemy n'est pas le digne successeur de Prisoners, puisqu'il a été tourné avant ce dernier. C'est donc entre Incendies et Prisoners que vient s'intercaller le dernier 90 minutes du Canadien. Si l'on peut se poser la question quant au pourquoi Enemy est sorti sur nos écrans en dernier, après le visionnage de ce dernier, l'attente semble presque logique. En effet, même si Incendies annonçait déjà la couleur, il nous fallait sans aucun doute un Prisoners pour nous préparer à déjouer un piège bien plus vertigineux que ceux dont les deux précédents films faisaient état.
Enemy c'est également la seconde collaboration entre Villeneuve et Jake Gyllenhaal (ou plutôt la première). Et Dieu que ça marche entre les deux artistes ! Villeneuve fait briller Gyllenhaal comme jamais. Si ce dernier tenait sans doute son meilleur rôle dans Prisoners, il s'envole littéralement dans Enemy pour ne plus toucher terre. Sans doute qu'Enemy aura tissé un lien créatif très fort entre les deux hommes, et ce ne peut être que de bon augure pour la suite.
Mais revenons-en au propos même du film. Rencontre avec Adam Bell, professeur d'histoire plutôt timide et bégayant, à la personnalité très introvertie, qui ne s'exprime que très peu. Jusqu'au jour où on lui conseille un film, bien qu'il n'aime pas le cinéma. La curiosité l'emportant, Adam se procure ledit film et fait une rencontre troublante. La rencontre avec Anthony St. Claire, acteur de seconde zone, au second plan de l'une des scènes du film. Mais qui est Anthony St. Claire ? A l'image, il est le double parfait de Adam. Et c'est cette symétrie parfaite qui va dès lors obséder le professeur d'histoire. Il lui faut rencontrer Anthony.
C'est à ce moment qu'un double jeu commence. Nous nous perdons vite avec Adam, à vouloir savoir qui est cet autre lui. Est-ce lui ? Ou bien est-il lui ? Dans un premier temps, on se rend compte que les deux personnages sont très différents, Anthony faisant office de Tyler Durden pour Adam. Mais la rencontre va se révéler être si troublante qu'Adam préférera fuire. Mais trop tard, nous voilà déjà englués dans la toile. Nous sommes troublés tout comme Adam, notre vision est brumeuse, nos esprits s'échauffent, nous nous débattons, et pendant ce temps, Villeneuve multiplie les appels du pied à coups de sons stridents et de femmes-arachné.
Et c'est dans le péché que va arriver la lumière. L'adultère sonne comme le dénouement de cette palpitante recherche de soi. L'esprit d'Adam s'éclaircit un instant, il reprend conscience de qui il est, de là où il est, et de là où il ne devrait pas être. Il envoie alors droit dans le mur Anthony, ainsi que sa muette maîtresse incarnée par Mélanie Laurent. Adam reprend le dessus, et se sépare du vide qu'il avait fait, de cet échappatoire factice où il n'était plus vraiment lui-même. La situation s'inverse, et c'est Anthony qui en fait les frais. Adam semblit vouloir fuir son mariage, fuir la grossesse de sa femme. Au nom de quoi ? Sans doute d'une peur irrationnelle, caractérisée par une araignée. Son esprit s'était alors englué dans une toile qu'il n'arrivait plus à démêler. Elle était devenue un labyrinthe dont les issues étaient closes par son double-je.
Et c'est alors que l'on pense Adam revenu sur terre, que le final va s'efforcer de nous montrer que l'esprit d'Adam, que ses peurs irrationnelles, que son envie d'ailleurs sont bien plus fortes que sa volonté. Adam est prisonnier de lui-même, et le schéma se répète.
Mais qu'on se le dise, Enemy est si vertigineux que ces lignes n'en sont qu'une maigre interprétation qui nécessite un large panel de revisionnage pour tenter de saisir encore un peu plus ce que Villeneuve nous laisse à peine enterevoir lors de notre premier contact avec son film.