Troisième volet de sa trilogie vietnamienne, Entre ciel et terre offre à Oliver Stone l’opportunité d’appréhender « sa » guerre à travers le prisme de cet ennemi tant de fois diabolisé.
Le cinéaste s’empare de l’histoire vraie d’une jeune Vietnamienne et livre un film profondément touchant et âpre, dont la violence n’a rien à envier à celle de Platoon ou de Né un 4 juillet. À travers le destin chaotique de Le Ly, Stone brosse le portrait d’un pays ballotté par l’Histoire, avec une certaine justesse, bien qu’il cède parfois à une idéalisation un peu facile de la culture vietnamienne, au détriment d’une Amérique accablée de tous les maux de la Terre.
Le film porte indéniablement les accents d’un mea culpa, celui d’un cinéaste ayant activement participé à la martyrisation du Viêtnam. Des excuses dont la sincérité ne fait jamais de doute, mais dont la nature viscéralement émotionnelle le pousse régulièrement dans une caricature des deux camps : d’un côté, le peuple vietnamien, enraciné, fidèle à ses traditions, à ses ancêtres, à sa terre, sa culture et sa religion, dans une allégorie édénique à peine voilée ; de l’autre, une Amérique dominatrice, déracinée, consumériste, ne laissant derrière elle que sang, larmes et désolation, car violente par essence. On pourrait certes soutenir que le film épouse le point de vue de la jeune Le Ly pour justifier cette vision, mais cela reviendrait à négliger les songes du personnage incarné par Tommy Lee Jones, que Stone ne rechigne jamais à nous montrer, ainsi que les nombreux plans zénithaux figurant le regard de Dieu sur les événements. De même, la manière dont le film dépeint la société américaine – uniquement à travers un prisme consumériste, souligné par l’usage appuyé de courtes focales déformantes (tranchant radicalement avec la première partie se déroulant au Viêtnam qui faisait la part belle aux plans larges et aux longues focales), par une imagerie publicitaire assumée, des couleurs criardes et des gros plans presque soviétiques sur des visages bien nourris et outrageusement maquillés – témoigne d’un parti pris manifeste de Stone. En outre, si la première partie du film renouait volontiers avec un certain cinéma classique américain dans la veine de Né un 4 juillet, ce n’est véritablement que lorsque le récit se tourne vers les États-Unis que Stone s’autorise à retrouver les expérimentations visuelles de JFK pour se jeter à corps perdu dans la critique acerbe de l’Amérique, afin de mieux éclairer ses failles à travers celles de Steve Butler (Tommy Lee Jones). On pourrait même y voir les prémices d’une imagerie que le cinéaste d’agit-prop poussera jusqu’à son point de non-retour dans l’ovniesque Tueurs nés. Aucun doute n’est donc permis, le prisme à travers lequel nous concevons le récit est bien celui d’Oliver Stone.
Au-delà de cette vision, finalement très occidentale, d’un Viêtnam idéalisé en Eden primordial (superbement sublimé par la photographie de Robert Richardson), que l’homme blanc serait venu pervertir, Stone parvient à nous saisir aux tripes avec le parcours de la jeune Le Ly, pensée par le cinéaste comme la personnification de son pays, sans cesse malmené par la violence de l’Histoire. Le destin de cette jeune femme, à qui la guerre a tout arraché – terre, famille et innocence – résonne avec une authenticité bouleversante et nous touche droit au cœur, tant et si bien que l’on se surprend, peut-être naïvement, comme Le Ly elle-même, à croire en cette union, sans doute trop hollywoodienne, avec ce soldat américain qui pourrait enfin la rendre heureuse (et ce malgré un montage expéditif qui sacrifie leur rencontre et leur romance).
Indéniablement plus faible que les monumentaux Platoon et Né un 4 juillet, Entre ciel et terre n’en demeure pas moins un film habité, doté d’un cœur et d’une âme. S’il souffre d’un rythme inégal et d’un point de vue parfois biaisé et autoflagellateur, il reste un beau film, profondément en accord avec les obsessions thématiques et visuelles de son auteur, porté par une mise en scène percutante et viscérale, et sublimé par la magnifique partition de Kitaro.
Un film imparfait, pêchant sans doute par une passion excessive et un désir irrépressible de régler des comptes, mais un film comme on n’en fait plus.