4
le 2 juil. 2025
SuivreEnzo hésite
C'est l'histoire d'une obstination ou d'une résignation, sans qu’on ne sache jamais vraiment ce qui relève de l’un ou de l’autre, et de la place qu’on peut donner à sa vie dans le monde...
Voir le film
C’est un film court (on n’y est plus habitués) et le garçon est plutôt gênant, mais il pose une question existentielle (c’est peut-être pour ça que le film n’est pas si bien noté : l’ambition est immense et la tentative de réponse forcément maladroite): comment bien vivre, entouré de belles choses, dans un petit coin de paradis, alors que des atrocités/injustices profondes affectent des gens bien ailleurs dans le monde, voire tout près de chez soi ?
Faut-il fermer les yeux, se dire qu’on n’est pas du même monde, qu’ils n’ont pas eu de chance, que nous en avons eu, et qu’il faut donc en profiter, en tirer le maximum (mais le maximum de quoi : de bonheur, de richesses, d’expériences) ?
Faut-il comme Enzo se forcer à ouvrir les yeux et côtoyer des gens plus démunis que soi ? Et dans quel but ? Leur tenir compagnie, ne pas rester dans l’entre-soi de son milieu social, mieux comprendre le monde (le film ne répond pas vraiment à cette question) ?
La leçon que tire le film de cette expérience est pessimiste : Enzo est malheureux. Il est écartelé entre son monde douillet et celui des ouvriers ukrainiens, dont il n’arrive pas à épouser les préoccupations et les combats. Il essaie pourtant, mais eux-mêmes ne comprennent pas ce que ce jeune fait là, pourquoi il veut devenir maçon, pourquoi il voudrait aller combattre en Ukraine alors qu’eux-mêmes y vont à reculons. Enzo a tout ce qu’eux n’ont pas, et le décalage est si criant d’injustice que sa souffrance est immense. Personne ne peut faire le choix délibéré de vivre une vie objectivement plus dure et moins heureuse que celle qu’on nous offre sur un plateau. Personne donc ne comprend ce choix, ni d’un côté (la famille d’Enzo), ni de l’autre (ses amis du chantier). Enzo est donc terriblement seul.
Mais en même temps, comment vivre cette belle vie en sachant qu’il en existe d’autres, tout proches, et beaucoup moins roses ?
La morale de l’histoire semble être que ces vies sont parallèles et ne sont pas réellement destinées à se croiser. Les maçons ukrainiens construisent les piscines des jolies maisons huppées de La Ciotat, mais les échanges entre ces deux mondes restent limités. Enzo, qui a voulu passer d’un monde à l’autre, s’est brûlé les ailes parce qu’il s’est trop engagé émotionnellement : il est tombé amoureux, car il est fasciné par le courage et la noblesse de ces vies qui ne sont pas la sienne, il admire ses collègues de chantier qui résistent dans l’adversité et sa propre vie lui semble incolore, trop facile, illégitime. Mais ce faisant, il a tout gâché.
Qu’est-ce que cela signifie alors ? Qu’on peut (ou qu’on doit?) aller voir de l’autre côté, mais sans trop s’impliquer émotionnellement ? Que de toute façon on ne sera jamais vraiment accepté parce qu’on n’est pas l’un des leurs ? Qu’on n’est que de passage dans leur vie et qu’on ne pourra jamais vraiment les comprendre ?
Autre question intéressante : pourquoi Enzo est-il le seul de son entourage à vouloir se confronter à un autre milieu que le sien ?
Enzo fait ce choix d'abord parce qu'il est jeune, ensuite parce qu’il se sent déjà différent, un ovni dans son propre monde (il est gay, en décrochage scolaire). Premier prérequis, donc : ne pas être trop comfortable dans son propre milieu (comme son frère, qui réussit bien à l’école et sera admis à Henri-IV) et être un « misfit », comme Édouard Louis ou Didier Eribon, qui expliquent que c’est leur différence qui les a poussés à changer de classe sociale.
Mais il y a aussi quelque chose de propre à la personnalité d’Enzo : sans être cérébrale, il est très curieux/sensible (il dessine beaucoup), mais ausssi très corporel/physique (il fait énormement de sport), et il veut faire les choses par lui-même pour avoir le sentiment de les mériter: il préfère rejeter le tapis rouge qu’on lui déroule pour essayer de tracer sa propre voie, à la force de ses bras, d’où le choix d’un métier manuel, même s’il n’est pas bon d’emblée (preuve supplémentaire que cet autre monde le rejette aussi).
Une fois tout cela dit, la fin est un peu frustrante : Enzo retourne à sa vie « vanille », accepte que ses parents l’envoient à New York pour apprendre l’anglais pendant que son ami est parti combattre en Ukraine. Une conclusion un peu caricaturale, dommage, car le film, dans l’ensemble, ne l’est pas du tout (les parents, notamment, sont très bien dépeints, avec beaucoup de justesse, le film montre leurs questionnements : comment aider leur fils sans projeter sur lui leurs propres aspirations ? Comment l’accompagner sans lui faire porter leurs peurs d’adultes ? etc.)
Cet utilisateur l'a également ajouté à sa liste Transfuges de classe
Créée
le 25 févr. 2026
Critique lue 10 fois
4
le 2 juil. 2025
SuivreC'est l'histoire d'une obstination ou d'une résignation, sans qu’on ne sache jamais vraiment ce qui relève de l’un ou de l’autre, et de la place qu’on peut donner à sa vie dans le monde...
6
le 19 juin 2025
SuivreIl y a dans Enzo une ambition rare, une matière brûlante. Le projet mêle les lignes : chronique d’un transfuge de classe à rebours, drame filial discret, et découverte d’un désir encore...
7
le 20 juin 2025
SuivreDe chaque côté, on s’interroge : pourquoi Enzo, à 16 ans, veut-il devenir maçon ? Issu d’une famille bourgeoise, son père ne comprend pas la démarche de son fils, quand sa mère préfère le laisser...
10
le 13 août 2026
SuivreJ’ai choisi ce titre car il résume bien le livre : une bande de magnats endimanchés qui, grâce à leurs délits d’initiés, s’enrichissent toujours plus et avec une facilité déconcertante (comme quoi,...
7
le 23 mars 2026
SuivreJe suis allée voir le film car je me souviens qu’au lycée, on nous avait montré une vieille pub pour Volkswagen dans laquelle, à budget égal, l’un des deux voisins (Mr. Krempler) a pu acheter, en...
8
le 27 mai 2026
SuivreOn ne sait pas grand-chose du personnage principal, c’est finalement un voisin anonyme pour nous, on ne sait pas d’où il vient, ce qu’il a traversé, pourquoi New York… On comprend que c’est un...
SensCritique dans votre poche.
Téléchargez l’app SensCritique.
Explorez. Vibrez. Partagez.



À proposNotre application mobile Notre extensionAideNous contacterEmploiL'éditoCGUAmazonSOTA
© 2026 SensCritique
Thème