Réalisé au Chili grâce au soutien du président socialiste Salvador Allende (qui se suicidera le 11 septembre 1973 lors du putsch d'Augusto Pinocher, soutenu par les Etats-Unis), État de siège s'inspire très largement de l'assassinat de l'agent du FBI Dan Mitrione par les révolutionnaires Tupamaros le 10 août 1970.
Après avoir condamné la dictature des colonels en Grèce (soutenue encore ici par les Etats-Unis) via Z, puis le stalinisme en tournant L'Aveu, Costa-Gavras termine sa trilogie politique en s'attaquant plus frontalement à l'impérialisme américain avec cet Etat de siège.
L'occasion d'apprécier le talent d'un excellent Yves Montand, dont le physique et le comportement collent parfaitement à ceux des agents du FBI au cours de cette Guerre Froide. La scène dans laquelle ses ravisseurs lui annoncent qu'en raison de l'impasse des négociations avec le gouvernement, il risque d'être exécuté le lendemain n'est peut-être pas très réaliste en ce qu'Yves Montand ne semble pas aussi effrayé que Dan Mitrione a dû l'être, mais représente probablement la plus grande réussite du film de Costa-Gavras, à savoir le refus de sombrer dans le sentimentalisme.
C'est d'ailleurs ce qu'indique à répétition l'un des responsables de l'enlèvement dans la scène marquante du bus dans lequel chaque codirigeant du mouvement révolutionnaire décide du sort de l'américain : Il ne s'agit pas d'un problème d'ordre sentimental, lui n'en a jamais eu, il s'agit d'un problème d'ordre politique. Alors que les kidnappeurs ont pu largement démontrer les pratiques de torture institutionnalisée du gouvernement et l'ingérence des américains en la matière, les révolutionnaires restent piégés face au refus de négocier du gouvernement. S'ils n'exécutent pas l'otage, ils ne seront plus jamais pris au sérieux et ne pourront plus continuer la lutte.
Plus qu'une histoire d'hommes, c'est avant tout un climat politique que nous filme ici Costa-Gavras. Les individus, même ceux au service du pouvoir en place, ne valent rien et sont niés dans leur essence s'ils ne servent pas les intérêts de la caste en place ou pire, s'y opposent. La scène finale montrant à la fois le chargement du cercueil contenant le corps de l'agent américain assassiné dans l'avion qui ramènera la dépouille aux Etats-Unis, et la descente de son successeur, résume parfaitement la difficulté à lutter contre les impérialismes. Il ne suffit pas d'éliminer des individus pour se débarrasser de l'influence de l'empire, il faut proposer un contre-modèle, tout cela au préjudice exclusif des individus.
Il est peut-être dommage que le réalisateur n'ait pas repris les déclarations du gouvernement américain lors des funérailles de Dan Mitrione puisque Ron Ziegler, alors porte-parole de la Maison Blanche, avait tout de même déclaré que l'engagement de l'agent du FBI assassiné faisait de lui un homme dont "le service dévoué à la cause du progrès pacifique dans un monde ordonné demeurera un exemple pour tous les hommes libres"...