Tout part d'une amitié contrariée entre garçons. Contrariée par qui ? Par une fille. Alexis projetait une sortie en bateau avec son pote, mais celui-ci a mieux à faire. Il lui prête malgré tout son Tape-cul. Tout va bien pour notre jeune barreur jusqu'à ce qu'un orage s'annonce à l'horizon. Alexis fait naufrage, panique, appelle à l'aide. Le sauveur apparaît sous les traits d'un jeune éphèbe à bord de sa Calypso. Ramené à terre, notre rescapé se voit proposer de venir se réchauffer chez David. Une amitié voit le jour, amitié de plus en plus ambiguë à mesure que les corps se frôlent.
Cet entre-deux installé par François Ozon était captivant. Que ne l'a-t-il conservé ? Son film eût été bien plus original. (Certes, il fallait respecter le roman d'Aidam Chambers que François Ozon découvrit... en 1985 avec, déjà, l'idée d'en réaliser un jour l'adaptation.) Dès que l'adolescent explique, en voix off, avoir passé la plus belle nuit de sa vie, la messe est dite : il va s'agir d'une passion homosexuelle dans la France du milieu des années 80. Le cinéaste en a complexifié la narration : on sait dès le départ que David est mort, le présent est celui d'une procédure contre Alexis. Ce qu'on voit en flashback est le récit que l'adolescent couche sur le papier, sur conseil de son prof de français. Une façon de faire son deuil autant qu'un argumentaire destiné à la Justice, via son éducatrice. Ce brouillage temporel est bien agencé, d'une grande clarté, même si on peut en interroger le bienfondé puisqu'il n'apporte pas grand chose au récit.
L'essentiel du film est consacré à cette romance entre David Gorman et Alexis Robin. Alexis veut qu'on l'appelle Alex, c'est plus cool. On le sent complexé par son milieu social - père docker et mère au foyer -, désireux de poursuivre ses études, comme l'y encourage son prof, un certain M. Lefèvre incarné par Melvil Poupaud, vieux pull ringard et moustache de rigueur pour coller à l'époque. Alex est rapidement fasciné par l'aisance impérial de David, toujours sûr de lui, jouisseur invétéré qui semble ne se mettre aucune barrière, mais aussi capable d'altruisme comme lorsqu'il soutient un jeune alcoolo dans la rue. Baisers langoureux, balade en voilier au coucher du soleil, virée à moto à fond la caisse pour goûter à la fureur de vivre, délicieux frisson sur le grand 8 d'une fête foraine, sortie en boîte où Alex, un casque sur les oreilles, s'isole dans sa bulle, sur le modèle d'une scène équivalente dans La Boum. Le tout, comme il se doit, sur les musiques des années 80 qui aident à transporter le spectateur, de The Cure à Rod Stewart. Les dialogues sont crédibles, purgés des expressions d'aujourd'hui : aucun "du coup" ni "en vrai", ouf, et on se fait un "cinoche", comme à l'époque. Sans doute fumait-on davantage alors qu'aujourd'hui, même si les années Sautet étaient derrière nous. Cela ne justifie pas pour autant de faire constamment tirer sur des clopes aussi bien la mère de David que le prof de français. Un geste qui n'apporte strictement rien à la narration.
La fascination qu'exerce David sur Alex qui, à 16 ans, découvre l'amour, est accentuée par le personnage de cette mère, jouée par Valeria Bruni-Tedeschi, chaleureuse et directive : elle décide qu'Alex doit prendre un bain, le déshabille et lâche une remarque sur la taille de son attribut. Le geste a affligé pas mal de plumes de SC ? Je l'ai trouvé plutôt intéressant, à la fois pour exprimer le caractère fantaisiste qui caractérise cette famille, par opposition au foyer d'Alex, et parce que ce faisant elle le traite comme un petit garçon, ce qui ne peut que piquer l'adolescent dans son orgueil et donc l'inciter à franchir une étape. L'érection matinale d'Alex au petit matin, visible à travers son pyjama, semble plus gratuite, relevant d'une volonté de choquer le bourgeois récurrente chez le bien nommé Ozon.
Le meilleur du film réside dans la description de cette passion amoureuse. Benjamin Voisin et Félix Lefebvre, qui incarnent respectivement David et Alex, y sont pour beaucoup : le premier, charmeur et vibrionnant, le second, d'une candeur rageuse qui l'amènera à ce brûler les ailes. Car, bien sûr, la passion n'a qu'un temps. Comme tout jouisseur, David se lasse vite. A la première occasion, il prend la tangente.
Cette occasion va prendre la forme d'une jeune Anglaise venue parfaire son français en tant que jeune fille au pair dans cette bonne ville du Tréport. Kate est aussi directe que David lorsqu'elle aborde Alex, mais c'est bien David qui saura saisir l'occasion à la faveur d'un tour en mer. David étant bisexuel (cas qui était plus rare à l'époque qu'aujourd'hui), il met la très demandeuse Kate dans son lit. C'est de nouveau une fille qui a enlevé à notre jeune héros son compagnon.
En une explication franche, d'une grande intensité, Alex va comprendre qu'il s'est fait des idées sur l'engagement de David. Que ce dernier lui fasse promettre de "danser sur [sa] tombe" s'il meurt avant lui n'avait aucunement valeur de serment éternel. Alex quitte rageusement le magasin d'articles de pêche où la mère de David l'avait embauché. David enfourche sa moto, et c'est le drame. Pour se lancer à sa poursuite ? Il aurait eu tôt fait de rattraper Alex qui pédalait. Il a peut-être simplement voulu faire un tour et se griser de vitesse, comme Alex, d’ailleurs, le soupçonnera.
Tout ce qui a trait à ce drame est nettement moins convaincant. L'obsession d'Alex pour la mort, annoncée dès le début, est aussi artificielle qu'assénée avec lourdeur (décoration de sa chambre, comparaison de la salle de bain de David avec une chambre mortuaire égyptienne, discussion autour de ce thème des deux amants puisque David a perdu prématurément son père). La scène à la morgue verse dans l'outrance. Les entretiens avec l'éducatrice et Lefèvre font perdre au film de sa force. La scène de danse sur la tombe de David en pleine nuit flirte avec le grotesque. L'intrigue est cousue de fils blancs : l'acte "très grave" annoncé dès l'incipit n'est même pas une profanation de tombe, Alex n'ayant ni déterré un cadavre ni inscrit des obscénités sur une stèle. On admet tout aussi mal la réaction viscérale de Mme Gorman tant la mort de son fils semble bien plus imputable à son goût pour la vitesse qu'au départ précipité d'Alex de la boutique.
La contextualisation de l'adolescent chausse aussi de gros sabots. Les Robin - dont on peine à croire qu'ils sont les géniteurs de ce BG d'Alex - sont assez caricaturaux : le père est fruste et maladroit, la mère aimante mais dépassée. Comme on est chez les prolos l'homophobie règne, qu'il a fallu faire incarner par un vieil oncle travelo naguère rejeté par toute la famille.
Ces embarrassants détails n'empêchent toutefois par le film de tenir son cap. Le final est une bonne idée : Alex retrouve Luc, le jeune soulard que David avait aidé (Yoann Zimmer), sur le chantier de TIG qu'il fréquente pour purger sa peine. Discussion rapide et voilà ce nouveau couple parti en mer, sur l'indéfectible Tape cul. La vie continue. Si l'on "invente toujours les gens qu'on aime", comme l'a formulé cette philosophe de Kate, on peut penser que la prochaine invention sera moins idéalisée. Une éducation sentimentale en quelque sorte.
Comme il aime le faire, Ozon s'auto-cite pas mal dans cet Eté 85. Les premières émotions sexuelles en plein été rappellent Jeune et jolie, le récit d'un garçon de 16 ans qui s'invite chez autrui est l'argument de Dans la maison, le thème du deuil est traité dans Frantz et Sous le sable, le travestissement dans Une nouvelle amie. Un Ozon-type, avec ses fulgurances et ses faiblesses, la balance des unes et des autres variant d'un film à l'autre. Loin, en tout cas, de ses deux plus grands films, selon moi, à ce jour : Grâce à Dieu et L'Etranger.