Arrêtez-vous ou je sors le taser
Dix-sept enfants de la même classe de primaire se mettent subitement à courir à deux heures dix-sept pour s’évanouir dans la nuit.
Une fresque cinématographique aux confins du vraisemblable
Il est des œuvres que l’on aborde d’un œil vaguement désabusé, tant le vacarme promotionnel qui les précède semble être une tromperie éhontée — et Évanouis en est une illustration saisissante. Flanquée de l’étiquette éculée « inspirée d’une histoire vraie », l’entreprise semble, de prime abord, vouloir enfariner le spectateur candide, friand de frissons estampillés vérité crue. Pourtant, cette prétendue véracité, aussi falsifiée soit-elle, devient ici le terreau d’un récit d’une densité déconcertante, révélant ses mille strates avec une lenteur savamment calculée, presque perverse.
Une mosaïque narrative aux perspectives diffractées
Le métrage déploie, tel un éventail de soie noircie par le drame, une narration bigarrée, sinueuse, éclatée, où les voix dissonantes des protagonistes s’entrelacent, se contredisent, se superposent avec une minutie presque obsessionnelle. Ce kaléidoscope de subjectivités, cette polyphonie délicieusement désorientante, confère à l’ensemble une profondeur paradoxale, où la vérité semble se diluer dans la cacophonie des ressentis.
L’architecture narrative, que d’aucuns pourraient juger touffue, compose en réalité une fugue psychologique étourdissante, ménageant des ruptures de ton aussi fulgurantes qu’inattendues, sculptant le suspense avec la délicatesse d’un orfèvre maniaque.
Un climat de bizarrerie étale et miasmatique
À travers chaque plan, chaque interstice du récit, suinte une étrangeté insidieuse, quasi mycologique, une atmosphère poisseuse et alambiquée qui évoque davantage les œuvres de l’expressionnisme rural que le thriller contemporain. La communauté américaine, prétendument homogène et affable, y apparaît comme une chimère sociale prompte à se désagréger à la moindre perturbation, révélant alors ses lézardes morales, ses hypocrisies vernaculaires, et sa propension morbide à l’auto-illusion collective.
Amy Madigan : incarnation du malaise
Dans ce maelström d’ombres rampantes et de regards fuyants, Amy Madigan émerge, impérieuse, telle une vestale de la démence domestique. Sa performance n’est pas simplement convaincante — elle est terrifiante au sens le plus étymologique du terme : elle terrifie. Il y a dans son jeu une sclérosante ambiguïté, un dédain glacial pour la mesure, une capacité à suggérer l’indicible par des silences enfiévrés et des regards comme transpercés de vertige. Elle n’incarne pas un rôle ; elle l’exsude, elle l’éructe.
Une apothéose grotesque mais réjouissante
Et que dire de cette fin ? Certains, sans doute les plus ascétiques des spectateurs, la taxeront d’excessive, voire de burlesque. Qu’ils se détrompent. Ce dénouement, par sa surcharge expressive, par sa désinvolture face à toute retenue, convoque une jubilation macabre — un rire coincé dans la gorge, un gloussement presque hystérique devant le chaos final. Il y a là une forme d’outrance revendiquée, presque carnavalesque, qui décontenancera les amateurs de clarté, mais ravira les adorateurs de l’étrange.
Conclusion : un enchantement opaque
Cette œuvre ne se livre pas d’emblée ; il se mérite, s’appréhende, se déchiffre. C’est un film qui, sous ses oripeaux de récit rural et criminel, s’érige en parabole crépusculaire sur la communauté, la mémoire, et les faux-semblants. Ceux qui sauront s’y perdre y trouveront une expérience de cinéma baroque et déroutante, un objet filmique fuligineux, presque anacoluthique, où la logique s’effiloche au profit d’un malaise langoureux et, osons-le, délicieusement pandémoniaque.
Un film tel un palindrome mental : incompréhensible dans sa clarté, limpide dans sa confusion.