Merci et chapeau cher mister Zach Cregger pour cette splendeur horrifique. Bordel de dieu, qu'est ce que c'est flippant !!
Derrière un scénario finement ciselé, où la tension s’élève crescendo autour du mystère glaçant de dix-sept enfants disparus, Cregger déploie toute l’étendue de son savoir-faire. Fait de plus en plus rare : l’ami Cregger ne se contente pas de réaliser, il signe également ce brillant scénario. Fidèle à la meilleure tradition du cinéma d’horreur américain, il utilise les codes du genre — gore, jump scares, tension psychologique — pour dresser un miroir déformant, mais terriblement lucide, de l’Amérique contemporaine.
Et oui, encore et toujours la même rengaine. Mais c’est précisément ce QU'EST le cinéma d’horreur américain — et, soyons honnêtes, le cinéma américain tout court : un miroir, une projection, une allégorie, une catharsis, un exorcisme des peurs collectives américaines.
Chaque époque y dépose ses angoisses : la paranoïa politique dans années 50-60, la crise de la famille et de l'identité américaine dans les années 70, l’individualisme et le consumérisme des années 80, l'avénement de la domination technologique dans les années 90-00. Ainsi de suite.
Le cinéma — de genre — comme outil de dissection sociale, comme révélateur, qui sans relâche explore les maux de l'époque, met en lumière les troubles d’une société en perpétuel mouvement.
Au cœur de cette mécanique, de temps en temps, dans l’immense flux de productions américaines, surgissent de petits trésors comme Weapons. Et ça fait un bien fou !
Dans Weapons, le théâtre de l’horreur n’est autre qu’une banlieue américaine des plus typiques. Maybrook, Pennsylvanie : son école, son bus scolaire, ses pavillons, ses pelouses impeccablement tondues, son calme anesthésiant.
Mais très vite, le vernis se fissure. En quelques minutes, le mystère s’installe, les enfants disparaissent, et tout se dérègle déjà. Zach Cregger ne perd pas une seconde : il a mille idées à explorer, et il fonce — pour notre plus grand plaisir.
Après une séance collective de soutien psychologique dans les premières scènes du film, le propos se développe. Cregger déploie une vision d’une Amérique qui se délite doucement, poliment, en en mettant les formes, en essayant encore — un peu — de dialoguer.
Dans son dispositif Zach inclut toutes les parties de la communauté. Profs, citoyens ordinaires, travailleurs, marginaux, flics. Tous vivent les uns à côté des autres et au fond, tous s'affrontent, tous s'opposent, chacun mène son enquête — parfois malgré lui — , personne ne collabore.
L’utilisation des différents points de vue est, à cet égard, une idée magistrale — directement empruntée à Magnolia, comme le reconnaît Cregger lui-même. Elle permet de vivre momentanément dans chaque petit bout d'Amérique, dans chaque capsule individuelle. On comprend alors que chaque protagoniste avance dans son couloir, dans sa solitude, convaincu de détenir une part de vérité, mais bien incapable de se relier des autres. Le film comme une cartographie du morcellement américain.
Pourtant la résolution — littéralement au bout de la rue — ne peut advenir qu’à la condition de reconnecter a minima deux récits, deux regards, deux mondes. Dans Weapons, cette reconnexion rédemptrice s’opère malgré les personnages : elle leur échappe, les traverse, puis s’efface aussitôt, les laissant retourner, sans même s’en apercevoir, à leur isolement initial. Fort !
C’est là tout le propos de Cregger : le véritable monstre n’est pas la créature, mais bel et bien la société fragmentée, incapable de faire corps, d’agir ensemble, d’avancer, de penser collectivement la résolution du défi qui se dresse devant elle. Derrière l’horreur apparente s'en cache donc une autre, beaucoup plus insidieuse : celle d’une communauté qui ne parvient plus à partager plus ni récit ni horizon commun. Chacun agissant dans son coin, persuadé d’être du bon côté, pendant que le mal véritable — celui de la désagrégation sociale — continue son œuvre silencieuse.
Difficile ici de ne pas y voir un écho direct au climat politique américain actuel — ces fractures profondes, ces opinions irréconciliables qui déchirent le pays depuis plusieurs campagnes présidentielles déjà. Catharsis. Génial.