Evanouis est le dernier film de Zach Cregger, qui avait remporté un joli petit succès en 2022 avec son précédent film, Barbare, que j’avais trouvé sympathique. Déjà auréolé d’un succès critique et box-office, il vient de remporter un oscar pour le meilleur second rôle féminin. De quoi terminer d’attiser ma curiosité, l’ayant malheureusement loupé au cinéma.
La bande-annonce et le pitch promettent du mystère : une nuit, tous les enfants d’une classe de CE2 sauf un disparaissent à la même heure, sortant en courant de leurs maisons, attirés vers quelque chose d’inconnu. Ce point de départ nous est expliqué dans les premières minutes par une voix off d’enfant pour ensuite adopter une structure narrative « à la Rashomon », soit plusieurs points de vue convergeant vers des explications. Soyons clair, pour moi on tient là un des points faibles du film, car le scénario a ses qualités mais ne supporte pas cette multiplication de segments, le procédé tendant plus à affaiblir la puissance globale et à créer de l’ennui, certains arcs narratifs étant pour moi dispensables (ceux de Paul et James). De la même manière, si celui de Marcus a un côté purement fonctionnel, ne semblant être là que pour apporter une multitude de réponses (pas toujours utiles d’ailleurs), il sert surtout à présenter le personnage de Gladys. Antagoniste du film déjà aperçu dans des scènes de rêves, elle est superbement campée par Amy Madigan (Oncle Buck, Gone Baby Gone) qui n’a pas volé sa récompense, étant aussi glauque et flippante que touchante et pathétique. Après, le film aurait très bien pu fonctionner en étant plus ramassé et construit de manière classique, il aurait pu avoir ainsi une autre aura, le mystère n’existant que par la construction en actes devenant par la même occasion artificiel.
Ce qui m’amène à un autre côté gênant : la finesse. Le personnage de Gladys est réussi, là dessus rien à dire. Les thèmes abordés sont très actuels et pertinents (le harcèlement scolaire, la perte de l’innocence à travers les actes des adultes, l’abandon, l’opinion populaire se transformant en vérité biaisée et en un besoin de « justice » primaire) mais c’est martelé. Le modus operandi de Gladys nous est montré une première fois, après que certains éléments aient déjà été assénés à coup d’effets mal dosés (le zoom et l’effet sonore lorsqu’elle verra des rubans de le bureau de Marcus), puis dans une seconde séquence on nous le remontre longuement avec en plus ses explications didactiques. Et je ne rentrerai pas en détail sur le côté parasite de son personnage, on nous l’a là aussi lourdement sous entendu (l’inscription parasite sur un tableau lors d’une scène de rêve ou encore le documentaire sur les fourmis que regarde Marcus). Un fois encore un peu d’épure aurait été bénéfique. Et alors le coup du fusil d’assaut au-dessus de la maison est lui vraiment de trop, aussi ridicule et inutile que Carmen Electra en docteur dans l’attaque du requin à 2 têtes.
Tout n’est pas aussi sombre que le scénario : les personnages sont dans l’ensemble intéressants et parfaitement interprétés. Josh Brolin est absolument parfait dans le rôle de ce père abattu et désespéré, incapable de prendre de la distance face à une situation horrible (le papa que je suis avait parfois mal pour lui) et Julia Garner ambiguë dans le rôle de cette coupable d’office, pouvant être aussi aimante avec ses élèves que méprisante et puérile dans certaines de ses interactions avec les adultes. Et si certains sont plus anecdotiques, les acteurs sont toujours justes. Zach Cregger aime le cinéma qu’il aborde et ça se sent. Ses nombreux clins d’oeil à d’autres oeuvres ne sont pas trop appuyés (Alex qui se tient au barreau du palier tel Toshio de Ju On, un personnage dont le visage hurlant passe par l’ouverture de la porte comme dans Shining, ou Alex marchant seul à l’école comme sur une autre longueur d’onde que les autres comme un des enfants du Village des damnés) et j’ai beaucoup aimé son utilisation de la sorcellerie (les cheveux, les branches, le sel, etc.), tout comme celle de la musique (composée par lui-même ainsi que par Ryan et Hays Holladay) qui parfait le côté sombre et angoissant. Sa réalisation, suivant ses personnages à hauteur d’enfant dans de longs travellings pour parfois s’énerver le temps d’un claquement de porte ou d’un acte brusque, est élégante. Peut être que la faire évoluer au cours du métrage, notamment lors des changements de segments aurait été intéressant, car en l’état elle a elle aussi un côté redondant. Il nous offre quelques morts bien graphiques flirtant parfois avec l’humour noir (notamment une impliquant un économe) et quelques séquences stressantes (comme ce personnage se rapprochant lentement depuis l’arrière plan pour finalement pénétrer là où notre personnage dort hors champ). Je salue aussi le final, en demi teinte mais que j’ai trouvé d’une cohérence totale avec ce qui venait de précéder.
En résumé, si on est loin du chef d’oeuvre, on est clairement face à une oeuvre ambitieuse qui aurait juste mérité d’être recadrée pour gagner en efficacité. S’il parvient à se renouveler (les ruptures de tons étant un peu trop dans le même esprit dans Barbare et Evanouis) et à se recentrer pour clarifier ses envies on devrait atteindre un niveau vraiment intéressant. Maintenant il ne faut clairement pas cracher dans la soupe d’un cuisinier parce qu’il veut trop en donner.