Avec Everybody Knows, Asghar Farhadi quitte l’Iran au profit de la lumière espagnole et la présence magnétique de Penélope Cruz et Javier Bardem. Tout commence loin du drame. Laura revient au village pour un mariage. Les êtres se frôlent, le vin circule, les souvenirs et les rires affleurent. Puis la fête se brise : sa fille Irene disparaît, une rançon est exigée. L’événement fait remonter à la surface l’argent, les terres vendues, les anciennes dettes et les amours tues. Le titre, Everybody Knows, sonne comme une rumeur. Tout le monde sait. Oui, mais quoi ? Et depuis quand ?
La stratégie narrative la plus décisive tient au retardement de l’incident déclencheur. Farhadi consacre une longue première partie à la matière affective que la disparition va ensuite fissurer. Ainsi lorsque le drame survient, il fracture un tissu que nous avons appris à habiter.
La photographie signée José Luis Alcaine, collaborateur historique de Pedro Almodóvar, baigne la première partie d’une lumière chaude. Les vignes, les façades ocres, les peaux dorées n’a rien d’ornemental. Plus le cadre est lumineux, plus la disparition d’Irene semble irréelle. L’angoisse naît au grand jour, à la lumière chaude de la campagne. Mais l’enlèvement reste hors champ ; les informations arrivent par messages, par fragments. Le spectateur, privé de propos intelligible, doit combler les blancs.
Ensuite, Farhadi multiplie les scènes où plusieurs personnages occupent le cadre, chacun réagissant légèrement différemment à une même information, où la suspicion circule sans jamais se fixer. Ainsi, quand un secret entre Laura et Paco se précise au delà du soupçon, il reconfigure les alliances et les gestes prennent un autre sens.
En d'autres mots, le film n’interroge pas seulement un enlèvement mais l’illusion de transparence d’une communauté. Tout le monde sait, dit le titre. En réalité, chacun sait quelque chose, et personne ne sait tout.