Exhuma
6.6
Exhuma

Film de Jang Jae-Hyun (2024)

Bienvenue chez Ciné-Sophia, la seule page de SensCrtique où l'on s'obstine à croire qu'un exorcisme coréen avec du sang de cochon n'est en fait qu'une relecture pas si absurde de la Critique de la raison pure.

Prenez Exhuma. La recette semble simple : une jeune chamane stylée (Kim Go-eun), son acolyte tatoué façon rockstar, un expert en Feng Shui renfrogné (l'infatigable Choi Min-sik) et un marbrier croque-mort. Leur mission ? Déterrer la tombe d'un richissime ancêtre logé sur une montagne sinistre à la frontière nord-coréenne pour apaiser une malédiction familiale. Évidemment, au lieu de trouver de la terre fraîche et une aimable nostalgie, ils libèrent une abomination.

En philosophie comme au cinéma, toucher au passé est rarement une bonne idée. Nietzsche nous avait pourtant prévenus : lorsqu’on regarde longtemps dans l’abîme, l’abîme finit par demander pourquoi on a déplacé sa tombe.

Jang Jae-hyun signe un blockbuster ésotérique saisissant, mais pour nous, c’est surtout une brillante leçon de philosophie appliquée à la pelle mécanique.

Car Exhuma est moins un film de fantômes qu’un film sur ce qui refuse de mourir. Les traumatismes historiques, les lignées familiales, les fautes enfouies… Rien ne disparaît vraiment. Freud aurait parlé du retour du refoulé. Jang Jae-hyun préfère invoquer un démon colossal avec une mise en scène qui fait comprendre que la psychanalyse est parfois une solution beaucoup trop optimiste.

Le véritable philosophe du film est peut-être Martin Heidegger. Toute son œuvre consiste à rappeler que l’homme habite un monde chargé de sens, que les lieux ne sont jamais neutres. Dans Exhuma, une montagne n’est jamais seulement une montagne, un arbre n’est jamais seulement un arbre et un terrain mal orienté peut ruiner votre karma, votre famille et accessoirement votre espérance de vie.

Les agents immobiliers appellent cela “une légère contrainte géologique”. Heidegger aurait parlé du dévoilement de l’Être.

Le géomancien du film, lui, demande simplement qu’on ne creuse surtout pas ici.

Le film joue aussi avec une idée très kantienne : tout ne peut pas être connu.

Immanuel Kant séparait le phénomène — ce qui apparaît — de la chose en soi, inaccessible.

Dans Exhuma, les personnages franchissent précisément cette limite. Ils veulent savoir ce qui se cache derrière les apparences, ouvrir le cercueil interdit, comprendre l’origine de la malédiction.

Comme souvent chez Kant, la curiosité métaphysique finit mal. Chez Jang Jae-hyun, elle finit surtout avec beaucoup de sang.

Mais c’est sans doute Jacques Derrida qui rôde le plus discrètement entre les plans. Dans Spectres de Marx, il explique que les fantômes sont moins des morts revenus que des présences qui n’ont jamais cessé de hanter le présent.

Exhuma transforme cette intuition en spectacle horrifique : le passé colonial japonais ne disparaît pas avec les générations ; il s’incarne littéralement dans le paysage, les corps et les esprits.

Voilà une manière particulièrement musclée de rappeler que l’Histoire n’est pas un dossier qu’on archive.

Ce qui impressionne surtout, c’est que le film refuse l’opposition confortable entre rationalité et superstition. Ici, la science ne triomphe pas des croyances. Elle arrive beaucoup trop tard, avec une lampe torche et un air embarrassé. Les chamans, eux, savent déjà qu’il aurait mieux valu laisser ce cercueil tranquille.

René Descartes aurait probablement exigé des preuves. Il en aurait obtenu une, haute de trois mètres, armée d’un sabre, avant de réviser légèrement son Discours de la méthode.

L’horreur de Exhuma fonctionne précisément parce qu’elle repose sur une idée philosophique simple : le mal n’est pas seulement moral, il est aussi spatial, historique et symbolique. Il s’enracine dans les lieux autant que dans les consciences. Le démon n’est jamais totalement extérieur ; il prospère sur ce que les vivants refusent d’affronter.

Hannah Arendt parlait de la banalité du mal. Jang Jae-hyun semble répondre : “Très bien, mais imaginez maintenant que cette banalité possède une armure médiévale et traverse les montagnes comme un train de marchandises.”

Au fond, Exhuma pose une question que la philosophie n’a jamais cessé de retourner comme un vieux crâne : peut-on réellement enterrer le passé ?

Le film répond avec une délicatesse toute coréenne : oui, à condition de choisir le bon terrain, le bon rituel, le bon chaman… et de ne surtout pas ouvrir ce fichu cercueil.

Une leçon qui aurait également évité bien des ennuis aux héros des films d’horreur occidentaux.

Mais sans eux, Aristote n’aurait jamais eu l’occasion de découvrir qu’une catastrophe tragique commence parfois par quelqu’un qui dit : « Allez, ouvrons quand même pour voir. »

Cine-Sophia
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le 23 juil. 2026

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