Conçu et mûri pendant de longues années, ce premier long-métrage de Ratchapoom Boonbunchachoke s’inscrit dans la lignée des pionniers du renouveau du cinéma thaïlandais de la seconde moitié des années 1990. Profondément ancré dans sa culture nationale, le film développe un propos éminemment politique qui, hélas, trouve une résonance directe dans la situation mondiale actuelle.


Pour mieux comprendre les coulisses et l’envers du décor, voici :

• LES RAISONS D’UN TEL FILM

• MISES EN (CON)TEXTE (ATTENTION, SPOILEEEEERS ALERT) !!



I.: AUX ORIGINES - LE POURQUOI DU COMMENT DE LA FOLIE DOUCE DU FILM

Le cinéma thaïlandais voit le jour vers 1927. Il atteint rapidement un rythme de production de trois à quatre films par an, avant de subir un brusque arrêt en 1942 avec l’invasion japonaise en pleine Seconde Guerre mondiale. La production reprend dès 1946 et rencontre un certain succès, au point que le pays envisage, dans les années 1950, un projet pharaonique de création de grands studios de production — projet qui ne se concrétisera jamais.


Cela n’empêche pas la Thaïlande de connaître un premier âge d’or dans les années 1960 et 1970, avec un pic de plus de 150 longs-métrages produits en 1978, ce qui en faisait alors l’un des plus gros producteurs de films au monde. Mais l’arrivée de la télévision et une période politique troublée précipitent l’industrie dans une grave crise au cours des années 1980 et 1990.


Le cinéma thaïlandais connaît, à l’instar du cinéma coréen, une véritable renaissance dans la seconde moitié des années 1990. L’industrie voit affluer une nouvelle génération de jeunes réalisateurs formés à l’étranger, qui ont d’abord fait leurs armes dans la publicité, les clips musicaux et la télévision. Cinéphiles passionnés, nourris aux films diffusés à la télévision et aux VHS, ils rêvent de transposer leur imaginaire sur grand écran.


C’est l’émergence de cinéastes tels que Nonzee Nimibutr (Dang Bireley’s and Young Gangsters, Mae Nak), Wisit Sasanatieng (Les Larmes du Tigre Noir, Citizen Dog) et Pen-ek Ratanaruang (6ixtynin9, Monrak Transistor, Last Life in the Universe, Vagues invisibles). Le succès de Ong-Bak (Prachya Pinkaew, 2003) — surtout dans la version remontée et « boostée » au rap français par… Luc Besson — attire, brièvement, l’attention du monde entier.


Ce succès commercial contribue également à ouvrir la voie à un cinéma d’auteur, souvent financé par des producteurs étrangers, dont la figure la plus emblématique reste Apichatpong Weerasethakul, couronné en 2010 par la Palme d’Or pour Oncle Boonmee, celui qui se souvient de ses vies antérieures. Des films, qui jouissent d’une renommée mondiale, mais rarement diffusés dans leur propre pays.


Faute de subventions et d’une politique économique de long terme, et contrairement au cinéma coréen, le cinéma thaïlandais s’est rapidement éclipsé — aggravé encore par les troubles politiques des années 2010 —, disparaissant ainsi des radars internationaux.


PETIT DEVIENDRA GRAND

Ratchapoom Boonbunchachoke est un cinéaste qui a grandi à l’époque de ce bref âge d’or du cinéma thaïlandais du début des années 2000. Fasciné à la télévision par la folie créative des publicités déjantées — celles-là mêmes qui firent aussi les beaux jours de l’émission culte française Culture Pub —, il retrouve cette exubérance formelle sur grand écran dans les films de Wisit Sasanatieng et de Pen-ek Ratanaruang. Mais il se reconnaît aussi dans un cinéma plus contemplatif et méditatif, à l’image de celui d’Apichatpong Weerasethakul.


Puisant dans ces souvenirs cinématographiques de jeunesse, auxquels s’ajoutent de nombreuses influences venues du monde entier, il cherche à réaliser un film profondément thaïlandais, à la fois intemporel et d’une brûlante actualité.



II. : HISTOIRE DE FANTOMES THAILANDAIS

***PARTIE PLUS ANALYTIQUE – SPOILER ALERT***


A. FANTOMES CONTRE FANTOMES

Pour son passage au grand écran, il souhaite réaliser un film résolument thaïlandais. Sa première idée consiste à associer deux figures emblématiques du cinéma national : le ladyboy, personnage cinématographique récurrent et fétiche, et le film de fantômes, genre phare de la production locale.


Les « ladyboys » (ou katoï) sont considérés comme des personnes de « troisième genre », intégrées à la société thaïlandaise depuis des millénaires. Contrairement à de nombreux pays, leur présence y est pleinement acceptée, d’une part parce que le bouddhisme ne condamne ni l’homosexualité ni la transidentité, et d’autre part parce que l’« empire colonial victorien » — autrement dit l’influence de l’Occident et des religions chrétiennes — n’est jamais parvenu à les "effacer", contrairement à d’autres contextes, comme en Inde ou au Pakistan, par exemple.


Les ladyboys sont aussi omniprésents à la télévision qu’au cinéma, mais presque toujours réduits à des rôles « comiques », conçus pour prêter à rire et / ou à s'en moquer. Des souffre-douleurs, curieusement "marginalisés" par rapport à la situation réelle. Ratchapoom Boonbunchachoke a donc voulu briser ce stéréotype en créant un personnage principal ladyboy qui, tout en conservant une dimension humoristique, puisse également être crédible et digne d’être pris au sérieux.


Il s’attaque ensuite au film de fantômes, l’un des genres emblématiques du cinéma thaïlandais depuis des décennies, en s’inspirant plus précisément de La Légende de Mae Nak. Ce récit, décliné en de multiples variations, est connu de tous en Thaïlande et a fait l’objet d’au moins une quarantaine d’adaptations cinématographiques, ainsi que de centaines de téléfilms et de séries. L’histoire raconte, en substance, celle de Nak, morte en couches alors que son mari Mak était mobilisé à la guerre. Ignorant le drame, Mak retrouve à son retour une épouse et un enfant apparemment bien vivants… jusqu’à ce que le village lui fait remarquer qu’il s’agit en réalité d’esprits.


Boonbunchachoke ne retient de ce conte que l’essentiel : l’Amour, si puissant qu’il peut pousser des fantômes à reprendre forme humaine pour demeurer parmi les vivants et rester auprès de l’être aimé. Il imagine donc l’épisode du ladyboy et de son mystérieux livreur, avant de concevoir la seconde histoire, appelée à devenir la principale.


Mais il pousse surtout la réflexion plus loin : pour quelle autre raison un fantôme reviendrait-il parmi les vivants ? Si ce n’est pas par amour, ce serait peut-être tout le contraire… par haine, par soif de vengeance, par désir de réparer une injustice.



B. TU ES POUSSIERE, ET TU RETOURNERAS A LA POUSSIERE

Au moment de l’écriture du scénario, Bangkok connaît un nouveau pic de pollution. Cette mégalopole de près de 11 millions d’habitants enregistre un taux de pollution de l’air quatre fois supérieur à la limite annuelle recommandée par l’OMS, en raison des émissions des transports, de l’industrie (notamment le complexe industriel de Map Ta Phut), de la combustion de déchets et des brûlages agricoles saisonniers. En 2023, plus de 1,3 million de passages aux urgences ont ainsi été liés à la pollution atmosphérique.


En thaï, l’expression « particules de poussière » possède une double signification : elle désigne à la fois celles qui peuvent être responsables de la pollution de l’air et, mais aussi, dans le "langage courant / populaire / argot", « les êtres humains traités comme des moins que rien », privés de voix ou de pouvoir pour décider de leur propre vie, et qui peuvent être aisément balayés, déplacés ou effacés au gré de la volonté de la classe dirigeante.


Au même moment, deux événements « majeurs » faisaient la Une en Thaïlande :

• Un quartier historique des années 1930, situé en plein cœur de Bangkok, était démoli pour laisser place à de hauts immeubles flambant neufs. Or certains de ces bâtiments avaient joué un rôle-clé — ou y faisaient directement référence — au soulèvement populaire de 1932, mouvement révolutionnaire qui avait réussi à renverser la monarchie absolue au profit d’un régime constitutionnel.

• En 2017, la ville décida de remplacer une plaque commémorative (incrustée dans le sol) très célèbre et vénérée, rappelant l’effort collectif de la révolution de 1932, par un nouveau monument célébrant… la fidélité à la royauté. Un geste hautement symbolique, marquant le passage d’un récit démocratique vers un récit monarchique uniformisé, et révélateur d’un véritable révisionnisme historique.


Ratchapoom Boonbunchachoke tient ainsi sa séquence d’ouverture, et, en substance, tout ce que le film développe par la suite : On y voit l’édification d’un monument faisant très clairement écho à celui des années 1930, lequel est démantelé à l’écran pour être « brisé » et remplacé par un slogan triomphant : THE FUTURE IS NOW!


Ce "future" n'aura jamais aussi mal porté son nom, puisqu'il est, bien évidemment, la métaphore d’un retour à la monarchie absolue, autrement dit un pas en arrière — le geste le plus méprisant qui soit envers toutes celles et ceux « morts » dans l’effort de « démocratiser » leur pays depuis les années 1930.



C. POLI-CTION

Pour saisir toute la (quint)essence de Fantôme Utile, il faut aussi prendre en compte la singularité du contexte politique qu’a connu le pays au cours des dernières décennies (je sais, cette « critique » commence à devenir sacrément « prise de tête :P )


- YELLOW AND RED = ORANGE IS THE NEW BLACK

Depuis 1945, la vie politique thaïlandaise se caractérise par une instabilité chronique, dominée par l’armée en étroite alliance avec la monarchie. Après la Seconde Guerre mondiale, le pays enchaîne les coups d’État militaires — plus d’une douzaine depuis 1947 —, seulement entrecoupés de brèves parenthèses démocratiques. Restaurée comme institution centrale sous le règne du roi Bhumibol (1946-2016), la monarchie a joué un rôle de pivot symbolique, tandis que l’armée détenait le véritable pouvoir.


Les années 1970 voient émerger de puissants mouvements étudiants et populaires, réprimés dans le sang lors des massacres de 1973 et 1976. À partir des années 1990, des élections pluralistes s’installent, mais les gouvernements élus demeurent fragiles face à l’emprise de l’armée. L’ascension de Thaksin Shinawatra au début des années 2000, porté par une base rurale populaire, bouleverse l’équilibre traditionnel et provoque une polarisation durable entre les « chemises rouges » (pro-Thaksin, classes populaires) et les « chemises jaunes » (élites urbaines, monarchistes et armée).


Le coup d’État de 2006 contre Thaksin, puis celui de 2014 contre sa sœur Yingluck, ont confirmé la mainmise de l’armée sur la vie politique. Les élections de 2019 et de 2023, pourtant remportées par des partis réformateurs ou pro-Thaksin, ont été neutralisées par les mécanismes constitutionnels et l’influence militaire. Aujourd’hui, malgré le retour d’exil de Thaksin en 2023 et l’apparence d’une alternance politique, la Thaïlande demeure une démocratie sous tutelle, où la monarchie et l’armée détiennent la réalité du pouvoir contre la volonté populaire — une situation qui tend, à nouveau, à se renforcer.


- GENERATIONS PERDUES

Si les massacres de 1973 et 1976 apparaissent en filigrane à plusieurs reprises, le film met surtout en avant celui de 2010 — un événement vécu par le réalisateur et encore très présent dans la mémoire collective thaïlandaise.


Le « massacre de mai 2010 » désigne les violences sanglantes qui ont opposé, à Bangkok, le gouvernement thaïlandais aux « chemises rouges », un mouvement populaire rassemblant principalement des ruraux du nord et du nord-est du pays, ainsi que des travailleurs urbains. Entre avril et mai 2010, les affrontements dégénèrent : barricades en flammes, tirs à balles réelles, snipers, incendies de bâtiments.


Le 19 mai 2010, l’armée lance l’assaut final contre les camps de manifestants. Le bilan est lourd : au moins 91 morts — parmi eux des manifestants, des passants, mais aussi des journalistes — et plus de 2 000 blessés. Cette répression sanglante a provoqué un véritable électrochoc dans la société thaïlandaise, qui n’imaginait pas qu’à l’époque contemporaine les militaires, censés incarner les gardiens et défenseurs de la nation, puissent ouvrir le feu sur leur propre peuple. 2010 demeure un tournant : sans comprendre ce massacre, il est impossible de saisir pourquoi la Thaïlande reste aujourd’hui une démocratie fragile, où le peuple vote mais où l’armée et la monarchie continuent de décider.


En 2020, dix ans après le massacre, émerge le mouvement Move Forward, vaste mobilisation étudiante et jeunesse réclamant des réformes démocratiques et une limitation du pouvoir de l’armée… mais aussi, fait inédit, une réforme de la monarchie. Dans leurs discours, les militants abordent de front des sujets longtemps restés tabous : l’emprise de la monarchie, le poids de l’armée, mais aussi les « fantômes » des massacres de 1973, 1976 et 2010.


En 2023, devenu parti politique réformateur et progressiste, Move Forward remporte les élections législatives, mais se voit empêché de gouverner par le veto du Sénat pro-militaire. La leçon est claire : les cicatrices de 2010 demeurent béantes, car la violence d’alors a cimenté un système où armée et monarchie contrôlent l’ordre politique, y compris contre le suffrage populaire.



Fantôme Utile parle profondément de cela : convoquer les fantômes du passé pour éviter que les morts d’aujourd’hui ne deviennent, à leur tour, de simples « fantômes du passé ». Des âmes sans repos, susceptibles de s’organiser un jour pour déchaîner leur soif de vengeance et de justice sur le monde des vivants, impuissants (?), ou du moins figés dans leur incapacité à s’exprimer et à s’opposer à des institutions abusives.


C’est peut-être aussi pour cette raison que ce film, profondément thaïlandais, résonne bien au-delà de la Thaïlande. Et rien n’indique que la situation mondiale soit appelée à s’améliorer par les temps qui courent…

Créée

le 11 sept. 2025

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