Fjord
6.7
Fjord

Film de Cristian Mungiu (2026)

Fjord est indéniablement un très beau film de cinéma. Le rythme du film est maîtrisé : on ne s’ennuie pas, chaque scène maintient l’attention. La mise en scène et la photographie du film sont impeccables et soignées. Pourtant, lorsque je suis sortie du cinéma, j’étais perplexe : j’avais du mal à comprendre le positionnement du réalisateur. Il m’a fallu plusieurs heures et jours pour mieux cerner ce film.


Et effectivement, il a suscité des débats depuis sa sortie, notamment sur son positionnement idéologique, qui n’est pas simple à appréhender. Je ne partage pas l’idée selon laquelle le réalisateur adopterait une position équilibrée. Le parti pris me semble clair, et la mise en scène le soutient constamment : c’est une critique en règle de la société progressiste, incarnée ici par la Norvège.


Les avalanches, par exemple, apparaissent comme des signes annonciateurs d’une société qui se fissure et s’effondre. Le paysage montagneux, magnifique, traduit à la fois l’enclavement, l’aveuglement et l’enlisement. Quant à la jetée, filmée à plusieurs reprises, elle ne mène nulle part, sinon vers les eaux sombres et troubles du fjord. La photographie, froide et bleutée, enveloppée de brume, accentue encore cette atmosphère.


Dans cette critique, j’évoque plusieurs scènes clés et révèle donc une partie de l’intrigue. Si vous n’avez pas encore vu le film, il vaut mieux vous arrêter ici.


Certaines scènes sont particulièrement marquantes, comme celle entre la mère de famille Gheorghiu et la représentante de l’aide à l’enfance, avec le drapeau norvégien flottant derrière la vitre. On y voit le désarroi d’une mère qui comprend qu’elle va être séparée de ses enfants, exprimé avec retenue et dignité. Le choix du réalisateur de montrer cette scène avec la mère plutôt qu’avec le père renforce l’impact émotionnel ; dans l’imaginaire collectif, rien n’est plus tragique que de séparer une mère de ses enfants.


Autre moment fort : lorsque les services sociaux viennent chercher le bébé chez les Gheorghiu. La scène, filmée du point de vue du père, est bouleversante et déchirante. Elle se déroule sans heurt, mais la violence émotionnelle de la scène la rend difficile à regarder. On voit la voiture des services sociaux renverser un panneau, ou une boîte aux lettres peut-être, sur le terrain des Gheorghiu. Je ne me rappelle plus bien ; ce qui est sûr, c’est qu’ils ne s’arrêtent pas et repartent. Ce détail anodin est, au final, révélateur : on comprend le parti pris du réalisateur.


On retrouve aussi une scène particulièrement dérangeante où les retrouvailles entre parents et enfants sont filmées : l’objectif est de détecter la moindre défaillance des parents pour s’en servir lors du procès à venir. Les parents, mal à l’aise en raison du dispositif, s’accommodent de la situation et essaient d’accueillir au mieux leurs enfants. On voit cette famille acculée, cernée par la caméra et les professionnels.


À travers ces choix de mise en scène, le film critique de manière explicite le progressisme des pays scandinaves.


Le film évoque également les dérives de la famille conservatrice. On comprend que les enfants sont élevés dans une éducation rigoriste inspirée des écrits religieux, valorisant la sanction et la discipline. Il est question d’un système à points dans l’éducation des enfants ; je trouve cela dérangeant. Il est suggéré aussi l’existence de châtiments corporels : les parents reconnaissent lors du procès quelques tapes ou fessées, mais aucune scène ne montre cette violence, si ce n’est une scène équivoque avec une mère débordée ayant un geste brusque envers les aînés dans le but de protéger son bébé. Cela suffit-il à les qualifier de mauvais parents ? En France, ces « violences » sont plutôt répandues et admises, à la différence de la société norvégienne, qui est moins laxiste.


Un autre sous-entendu concerne une possible homophobie de la famille, mais ce sujet est effleuré : aucun propos explicite ne vient étayer cette idée.


Au final, en dépit d’un soupçon d’intégrisme, cette famille traditionnelle est montrée dans le film comme plutôt stable, fonctionnelle et attachante.


Pour continuer dans ce sens, la représentation des personnages me semble problématique : elle manque de nuance.


Le camp traditionnel, composé de la famille Gheorghiu et de la communauté religieuse, est globalement valorisé. On les voit entonner des chants religieux ; ces chants apportent chaleur et convivialité, en contraste avec la froideur ambiante des paysages et des autres personnages. On voit dans cette communauté une solidarité réelle.

Le père de famille est présenté comme sociable, calme et mesuré.

La mère est pieuse et dévouée à sa famille, à ses enfants, à l’image de la femme traditionnelle. Elle est attentive à son entourage ; elle donne de son temps, que ce soit dans le cadre de son travail ou avec son voisin, un vieux monsieur qui la prend pour sa confidente. Il se met à reparler à son contact alors qu’il ne parlait plus à sa famille.

Les enfants sont peu présents dans le film, hormis les deux aînés, qui sont présentés comme sages et plutôt bien dans leur peau.


En face, la société norvégienne est dépeinte de manière beaucoup plus caricaturale.

Les voisins, par exemple, sont très ambivalents. Ils peuvent être sympathiques et agréables. La voisine devient d’ailleurs leur avocate et les défend admirablement. Mais les scènes entre eux, dans leur maison, les rendent moins sympathiques : on assiste à leurs petites conversations sur les Gheorghiu, qui ne sont pas très reluisantes. Il y a une certaine hypocrisie de leur part. C’est un choix de mise en scène peu avantageux pour ce couple.

On voit leur fille qui se taillade les veines ; le film ne donne pas d’explication. Que veut dire cette scène ? Que les enfants roumains, grâce à leurs valeurs traditionnelles, restent sages, tandis que les autres se rebellent pour un oui ou pour un non et se scarifient à la moindre contrariété ? J’ai été stupéfaite par le traitement banal de ce geste dans le film.

Toujours dans cette famille, le grand-père se suicide en sautant dans les eaux du fjord car il ne veut pas être placé en EHPAD. Heureusement, la mère Gheorghiu, la mère courage, est là pour le sauver.

Quelle triste famille : tout le monde a envie de se suicider. Il y a une critique sous-jacente de l’individualisme produit par la société libérale et progressiste, à la différence de la famille traditionnelle, qui n’est que joie, entraide et convivialité.


Les autres personnages norvégiens sont tout simplement caricaturaux. On peut en citer deux notamment : la responsable des services de l’aide à l’enfance est froide, rigide et procédurale ; son avocat est odieux, arrogant et raciste. Je veux bien imaginer qu’un système et ses procédures puissent amener à des dysfonctionnements, mais voir autant de personnages grossiers, où chacun se borne à faire son travail sans aucun discernement, j’ai du mal à y croire. Et puis il y a ce racisme ambiant où l’on comprend, lors du procès, qu’une famille norvégienne ne serait pas traitée de la sorte. Ces pauvres Norvégiens, rien ne leur est épargné !


Pour continuer dans ce sens, trois scènes m’ont particulièrement dérangée.

D’abord, celle où l’on discrédite la responsable des services de l’aide à l’enfance parce qu’elle n’a pas d’enfant. Ensuite, lors du verdict, on demande à la mère de famille Gheorghiu d’abandonner son emploi pour élever ses cinq enfants. Soit le film est réactionnaire et malhonnête, soit c’est la société norvégienne qui est, au final, conservatrice. Je ne connais pas assez la société norvégienne pour savoir si cela est réaliste, mais cela n'est pas cohérent avec ses valeurs progressistes. Pour finir, il est reproché aux parents Gheorghiu de ne pas donner de téléphone portable à leurs enfants : ils n’ont pas accès à YouTube. Les Norvégiens sont également bien intrusifs, permissifs, et en plus ils exposent leurs enfants aux réseaux sociaux. Je m’interroge sur la réception du film en Norvège. L’image qui en est donnée semble très peu nuancée.


On comprend le point de vue du réalisateur : il est exprimé à travers les propos du père lors du procès. En matière éducative, l’absence de cadre de référence pour les enfants pourrait être plus néfaste que certaines formes de discipline physique modérée.


En conclusion, Fjord est un film techniquement remarquable. Il avance une position qui mérite d’être discutée. Mais là où le réalisateur revendique une approche équilibrée, au regard des interviews qu’il a pu donner, j’y vois au contraire un film partial, empreint de conservatisme.

EGBenh83
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