Dans son nouveau film, Cristian Mungiu challenge la bien pensanse.
Alors que dans RMN, il dénonçait le racisme ordinaire qui conduit à faire des étrangers des subalternes uniquement nécessaires à faire tourner un modèle économique au rabais, cette fois dans Fjord il scrute les préjugés de ceux qui s’inscrivent dans la norme. L’exercice est périlleux et a le mérite de nous pousser, nous spectateurs, à nous interroger sur nos propres biais ou partialités.
Fjord raconte l’histoire d’une famille d’intégristes religieux, parents de 5 enfants, qui viennent s’installer en Norvège. Le père roumain est assez « rigide » sans pour autant symboliser un patriarcat musclé et intransigeant. La mère, d’origine norvégienne, met en pratique sa foi et son dévouements aux autres en étant aux services des plus faibles (elle est infirmière), de leurs famille et de ses enfants. Elle est néanmoins bien loin du cliché de la femme au foyer soumise qui ne vivrait qu’à travers les préceptes bibliques. Dans cette famille, on souhaite que les enfants respectent les principes d’éducation qu’on leur inculquent, étudient les textes sacrés sans pour autant demeurer en dehors du monde dans lequel ils évoluent. Ils vont à l’école et participent à la vie de la cité.
C’est dans cette école pourtant que des membres de l’équipe éducative, constatant des traces de coups sur le dos de la fille ainée, décident, après signalement, que les enfants doivent être exfiltrés et placés sous la protection des services à l’enfance.
Ce couple bascule alors dans l’horreur d’une procédure et d’un système qui questionnent leurs principes de vie.
Ce n’est pas tant la question de l’acte de violence qui est mis en exergue mais celle de la manière dont cette famille, très pieuse, se comporte dans son quotidien. Doit on sanctionner ceux qui flirtent avec les extrêmes dans certains pans de leurs existences? Sont ils pour aurait et automatiquement de mauvais parents? Cette famille est elle mise au pilori car elle a fauté ou parce qu’elle représente une deviance qui nous laisse à penser qu’elle pourrait plus facilement le faire.
Est ce que des intégristes homophobes, anti mariage pour tous peuvent être de bons parents?
Ce n’est pas parce qu’ils sont contre les familles monoparentale ou transgenre, qu’ils ne peuvent pas eux même être de bons pères de familles…. Ils risquent néanmoins de transmettre des valeurs discutables à leurs enfants. Faut il les en empêcher? Ne peut on faire confiance à leurs propres enfants pour se construire différemment?
Ces questions sont effectivement passionnantes et pourraient être dupliquées sur bien d’autres déviances (les racistes, les misogynes, les climatosceptiques). Nous dénonçons ces gens pour les préjugés qu’ils ressentent vis à vis de certaines catégories de personnes mais, par effet cliquet, nous nourrissons nous même à leur endroit, des préjugés.
Toutefois, à vouloir se placer du côté de ceux qui sont, pour le système, déviant, le réalisateur roumain a tendance a un peu trop caricaturer cette norme bien pensante.
On peine à croire que les services sociaux n’enquêtent pas davantage avant de retirer à ces parents la garde de leurs enfants, qu’ils découvrent en cours d’audition que les enfants pratiquent la lutte, etc.
On aurait souhaité un procureur un peu moins méprisant et manipulateur du verbe, même s’il est vrai que le tribunal est de plus en plus l’endroit de toutes les exagérations, où pour faire triompher un point de vue, on ne lésine plus à caricaturer les faits.
On aurait peut être aussi aimé que le réalisateur scrute davantage le point de vue des enfants, qui sont un peu laissés de côté dans cette histoire qui pourtant les concerne au premier plan.
La mise en scène virtuose nous laisse donc un peu sur notre fin avec le sentiment que partant d’une belle idée, Mungiu ne va cette fois pas assez loin dans ce qu’il souhaite nous dire. Dans ses interview, il défend la neutralité. Mais dans l’art, est ce vraiment une bonne idée de revendiquer l’absence de point de vue. Au sortir de Fjord, la question se pose.