En s’enlisant dans une guerre stérile entre obscurantisme religieux et progressisme social, l’œuvre ne parvient pas à dépasser sa simple ossature scénaristique pour en déceler les fêlures, n’offrant qu’un regard placide sur les enjeux contemporains.
Ce n’est décidément plus une surprise : Cannes ne récompense plus la créativité artistique, mais les œuvres dont le discours, aussi pauvre puisse-t-il être, raconte la société dans laquelle il s’inscrit. Seulement, il ne suffit pas de représenter les contingences politiques et sociales d’une époque pour en dire quelque chose d’intéressant ; encore faut-il s’engager pleinement dans l’émergence d’une idée motrice et provocante. Dès lors, le drame familial des Gheorghiu est un prétexte pour aborder un sujet plus vaste, mais on ne comprend pas bien ce que le film de Mungiu apporte au débat public tant il semble diviser plus qu’il ne cherche à rassembler, comme en témoigne l’absence de remise en question de la part des parents et l’opposition constante que la mise en scène dresse entre les deux visions du monde (l’État progressiste norvégien et les valeurs éducatives traditionnelles des Gheorghiu).
À ceux qui diront que la nuance est l’une des qualités du film, nous rétorquerons que le fait de ne pas prendre parti est déjà un choix idéologique, et que ce qui différencie une grande œuvre d’un téléfilm est le courage d’un cinéaste à affirmer ses positions à travers un discours limpide qui n’exclut pas le contraste, mais n’en fait pas pour autant le cœur de sa mécanique scénaristique. Cependant, une telle analyse reviendrait à qualifier Fjord de film malgré tout pertinent ; or le plus problématique est qu’il en est dépourvu. Mettre la religion chrétienne au centre du film, au moment où le nombre de pratiquants en Occident et notamment en Europe chute davantage, n’a aucun sens (De 2010 à 2020, on est passé de 75% de chrétiens pratiquants à 67%) . Ou plutôt, cela en aurait si le film s’efforçait d’approfondir les raisons de cette déflagration et la perte de sens collectif qu’elle entraîne.
Mungiu s’enfonce jusqu’au bout dans son inertie sans jamais doter son œuvre d’une véritable réflexion anthropologique et sociologique.La mise en scène déçoit autant qu’elle agace : les incursions brutales d’écrans noirs pour établir une transition entre deux séquences, les scènes entre les parents et les enfants, qui sont tout sauf émouvantes. Le film est presque paradoxalement dépourvu d’humanité ; si Mungiu essaie de faire du Ken Loach, c’est un échec cuisant, tant le propos du film tend à déshumaniser ses propres personnages, dont le seul jeu suffi.
L’absence globale d’alchimie s’exprime aussi par la place conférée au décor impressionnant des montagnes norvégiennes, dont la symbolique et la vigueur paraissent, là encore, tristement sous-exploitées.