Fjord est un excellent choix de palme d'or, pour des raisons qui tiennent à la fois au cinéma et à la politique. Sur le plan politique d'abord, et contrairement à ce que l'on peut lire ici ou là, le fait de se demander si le film est à ranger d'un côté ou de l'autre des deux camps idéologiques n'a strictement aucun intérêt. C'est pourtant l'angle choisi par beaucoup (Slate, les Inrocks, Libé comme par hasard), qui pointent l'ambiguïté coupable du film, sa façon de soutenir en loucedé, tout en prétendant au contraire à une neutralité parfaite, le camp des réacs où se situent les héros. La seule réponse à ces arguments tristement relativistes, et parfaitement indifférents à l'objet de cinéma dont leurs auteurs sont censés parler, c'est : ouais, et alors ? Ça change quoi exactement que Mungiu adopte cette approche, lorsque ce qui l'intéresse est ce qu'il appelle le "fondamentalisme de gauche", c'est-à-dire une orientation politique délirante qui n'est pas inventée de toutes pièces, mais correspond bien à des tendances assumées au plus haut niveau par un certain nombre de pays, dont celui dans lequel l'histoire se déroule, la Norvège ? C'est ce qu'on rétorquera à ces critiques et à tous ceux qui leur emboîtent le pas : Fjord est, politiquement, une fiction documentant un matériau réel, et non, comme le prétend Jean-Michel Frodon, un objet "dangereux" venant mettre de l'huile sur le feu de haine entretenu avec soin par l'extrême droite.
Un tel point de vue et un tel qualificatif ("dangereux" ? une oeuvre ?) sautent allègrement par-dessus le film pour retomber dans le maelström idéologique qui ne peut conduire qu'au délire. Ainsi, il s'agira toujours de faire à l'autre le procès que l'on s'épargne à soi-même, de virtualiser son discours, comme s'il ne pouvait plus parler pour lui-même, mais devait prendre en charge et contrôler à l'avance ses effets potentiels. Ce qui réduit l'exercice de la parole à une parodie inauthentique et rabougrie : c'est ce qu'on appelle le "politiquement correct", et c'est bien la norme parfaitement acceptée par la gauche aujourd'hui, qui n'y voit là, dans l'aveuglement absolu qui la caractérise, aucune espèce de problème. Accueillir d'une telle façon le discours d'un auteur qui prend, de la façon la plus naturelle et légitime qui soit, le parti de ses personnages, en invitant le spectateur à partager leur émotion face aux malheurs qui les frappe, est déjà une forme de délire qui révèle à quel point la bourgeoisie de gauche est complètement obnubilée et endoctrinée par la guerre idéologique, et incapable de s'en distancier dans la moindre mesure pour se remettre à réfléchir, à penser et à sentir un peu dans le réel plutôt que dans la matrice dont ils sont les otages consentants.
Ils verraient ainsi qu'ils n'échappent pas eux-mêmes à la "réaction" qu'ils attribuent à l'autre, comme si c'était une manière d'être leur appartenant en propre, et ils verraient aussi que leur virtualisme est déjà en lui-même une nécrose de la pensée qui ne peut donner à leur discours d'autre consistance que celle de la prophétie autoréalisatrice, c'est-à-dire un assentiment à la pulsion de mort.
Maintenant, sur le plan cinématographique, Fjord illustre avec bonheur la capacité des œuvres modernes à s'inscrire dans une filiation avec la vieille forme de la tragédie antique. On peut rappeler ce que disaient Vernant et Vidal-Naquet : à travers la tragédie, "la cité se fait théâtre ; elle se prend en quelque sorte comme objet de représentation et se joue elle-même devant le public. Mais si la tragédie apparaît ainsi, plus qu'aucun autre genre littéraire enracinée dans la réalité sociale, cela ne signifie pas qu'elle en soit le reflet. Elle ne reflète pas cette réalité, elle la met en question. En la présentant déchirée, divisée contre elle-même, elle la rend tout entière problématique". (Mythe et tragédie en Grèce ancienne, tome 1). Cette idée de problématisation, qui l'emporte sur le "documentaire", illustre à elle seule toute l'ambivalence de la tragédie, et des œuvres qui prennent la tragédie pour modèle : elles problématisent, et "font problème". En cela, on peut (et on doit) soutenir qu'elles sont politiques au sens le plus fort, contrairement, évidemment, aux vues idéologiques qui ramènent le politique à une actualisation du religieux archaïque : une impasse absolue, qui revient sur la guerre civile et la valide, mais virtuellement, de façon totalement inconséquente, dans une ignorance complète du réel.