Qui a déjà eu dans son existence affaire aux services d'aide à l'enfance en France doit absolument voir Fjord, que ce soit pour constater que les "excès" réguliers survenant dans le signalement d'enfants maltraités (ce qui est ironique quand on pense qu'il y a bien plus d'enfants réellement maltraités qui passent à travers le "filtre") n'est pas qu'un problème français, ou pour comparer le parcours administratif et légal de notre pays à celui - dans le film - de nos voisins norvégiens. Le film de Mungiu, réalisateur roumain plus que notable dans son approche de sujets sociétaux et politiques de son pays, est une remarquable description de la manière dont une machine administrative, conçue pour de nobles motifs (protéger les enfants) peut facilement dériver vers un autoritarisme inhumain : certaines scènes, par exemple lorsque les enfants du couple mixte (norvégien et roumain) leurs sont enlevés, sur la base de l'observation de bleus sur le corps de l'une de leurs filles, ou également les jeux manipulateurs de l'avocat des services d'aide à l'enfance, feront littéralement bouillir de rage qui a déjà été placé dans ce genre de situation d'impuissance totale face à la toute puissance de l'Administration et de l'Etat.
Mais finalement, le sujet plus "profond" de Mungiu n'est pas là : on connaît depuis très longtemps ce risque de mise en place de situations "kafkaiennes" du citoyen ordinaire face au pouvoir gouvernemental, et de nombreux films se sont déjà intéressés à ce sujet. Là où Fjord est un film plus "moderne", et totalement pertinent aujourd'hui, c'est qu'il nous met face à la réalité de malentendus croissants entre les citoyens, dus à la méconnaissance, ou, pire peut-être, au refus de prendre en compte les différences culturelles de plus en plus fortes, de plus en plus présentes dans nos sociétés "mélangées", sous la pression de l'immigration. Qui plus est, là où le script de Mungiu est habile, c'est qu'il aurait été plus évident de faire de la famille incomprise par la société dans laquelle elle veut s'intégrer une famille musulmane... Mais cela aurait alors ajouté à son histoire des connotations racistes ou colonialistes qui auraient noyé le cœur du problème. En choisissant le cas d'une famille catholique croyante, par ailleurs économiquement aisée et socialement en cours d'intégration dans un petit village perdu de la Norvège, Mungiu nous met devant les limites de notre propre tolérance "progressiste". Sommes-nous prêts à admettre qu'il n'y a pas une seule façon d'élever des enfants pour qu'ils deviennent des adultes "sains", accomplis et équilibrés, et que notre manière de faire n'est pas forcément adaptée à tous et toutes ? Sommes-nous prêts à écouter l'autre, à le regarder, à comprendre la relativité de ces codes sociétaux qui nous semblent, à nous, évidents ? Et bien entendu, où se trouve la limite entre tolérance vis à vis de cultures qui sont différentes de la nôtre, et un "laisser-faire", une négligence risquant à terme de gangréner le tissu social ?
Fjord n'apporte aucune réponse, mais pose les bonnes questions, avec une clarté et une obstination qui sont réellement tout à l'honneur de son auteur. Si, à la fin, c'est l'impuissance et le pessimisme qui prévalent, puisque, pour les victimes de la machine étatique, la fuite semble la seule solution, il reste quand même la foi que l'Amour puisse être la solution.
Un film qui commence par l'injection "il faut apprendre de nos erreurs" et qui finit par les mots "Je t'aime", mais qui nous a aussi, élégamment, rappelé que nos constructions sociales sont bien fragiles, et peuvent être emportées à tout moment par une avalanche, est un film réellement intelligent, aussi brillant que généreux. Même si Fjord n'était pas le meilleur film de Cannes en 2026 (nous pensons que Soudain lui était encore supérieur), il s'agit quand même d'une Palme d'Or bien méritée.
[Critique écrite en 2026]