On décrie un procédé grossier ; Celui d'une fausse équivalence entre l'idéologie progressiste anticléricale d'un côté, et de l'autre une idéologie conservatrice fondamentaliste. Deux camps s'opposent avec leurs contradictions, leurs hypocrisies, leurs violences, tues ou non, physiques ou morales, directes ou indirectes.


Mais pour ma part, je vois surtout un procédé assez malin.


En effet c'est faux de dire que le film fait une équivalence entre deux idéologies, deux systèmes moraux, deux conceptions de la vérité. C'est plus fin que ça ; Il fait une équivalence entre une idéologie progressiste devenue institutionnelle, plébiscitée semble-t-il par toute une culture ou en tout cas tout un village, et une idéologie fondamentaliste marginalisée, minoritaire, étrangère, attaquée de fait par un appareil juridique qui les dépasse complètement et qui semble, comme la justice a toujours tendance à le faire, complètement négliger celles et ceux qu'elle attaque.


Alors, je ne vais pas m'attarder sur tout ce qui ne va pas dans cette famille. Il est évident que le fondamentalisme religieux a bien des aspects terrifiants. Pas besoin de le rappeler je crois, et il m'a semblé que là où certains veulent voir une prise de position du réalisateur favorable à la famille et donc à sa conception du monde, en réalité il souhaite peut-être éviter de s'attarder trop sur des poncifs et des évidences.


Dans une scène cruciale, on écoute le père Gheorghiu dans son étable, après qu'il aura fait un rappel de l'importance symbolique de ce lieu sacré, expliquer à ses enfants et surtout à la jeune Noora (voisine norvégienne) pourquoi il est si strict dans son éducation. On ne peut pas échapper à sa punition. On assume les conséquences de ses actes "dans la vraie vie".


La fin du film nous montrera jusqu'où ces beaux principes tiennent. Autrement dit ce père de famille intransigeant et sévère avec les fautes de ses enfants, est aussi un bel hypocrite quand il s'agit de ses propres erreurs. Si ça ce n'est pas une condamnation je ne sais pas ce que c'est.


S'oppose donc à la famille nouvellement arrivée ce village de quelques centaines d'âmes tout au plus. Parfaitement isolé (et on insiste bien sur le ferry comme seul moyen de rejoindre cette charmante communauté). Une communauté vivant donc en quasi-autarcie, et ce quoi qu'elle puisse se raconter sur son rapport au monde. Oui on a YouTube, et puis on écoute de la musique moderne, et on fait même une "fête des Samis"… Mais bon on est finalement peu habitué à une quelconque forme d'altérité, et les premiers étrangers qui débarquent ici ont intérêt à pas trop en faire avec leurs conneries spirituelles.


Et je dois reconnaître que c'est fait assez subtilement. Réfectoire de l'école, Le père Gheorghiu commence à jouer au piano qui se trouve là ; On le somme gentiment de jouer quelque chose de "plus gai". Ce n'est évidemment pas le caractère religieux de ce qui est joué qui dérange. Ce n'est pas même suggéré. Mais enfin, quelques scènes plus tard, c'est au tour de sa fille Elia de se faire reprendre pour la même chose - et cette fois plus explicitement - par le directeur de l'école ; "Pas d'évangélisation ici". Toute la tension du film est concentrée ici ; à la marge.


On s'écoute, mais on ne se comprend pas. On entend les mêmes choses mais on les interprète différemment. Qu'est-ce qu'une fessée, qu'est-ce qu'un coup. Qu'est-ce qu'une violence, qu'est-ce qu'une négligence.


La première avocate des Gheorgiu - plus archétypalement norvégienne tu meurs - semble se tendre au fur et à mesure des échanges avec Mihai, et décide finalement de lâcher la famille après l'affront de trop. On comprend qu'une limite a été franchie suite à un reproche de Mihai à l'avocate. On ne sait juste pas trop laquelle et quand. Est-ce le ton ? la formulation de la question ? est-ce l'agressivité ? On ne s'entendra pas, voilà tout. Restons en là. C'est parfait.


Deux grands-pères nous sont aussi montrés. L'un mutique depuis des années, profondément dépressif depuis la mort de sa femme, qui retrouve un peu de joie après sa rencontre avec la "douce" Lisbet qui semble bien plus attentionnée avec lui que ses propres enfants, et qui tente de se suicider puis se laisse mourir quand on le met en maison de retraite. La famille norvégienne ne semble même pas comprendre que ce geste est certainement volontaire, pas simplement l'accident d'un homme devenu sénile.


De l'autre côté, un grand-père roumain est carrément chef de son église, et très respecté. Une scène de repas de famille nous le montre joyeux, épanouï, écouté même par les plus jeunes.


Et c'est vrai que ça c'est un choc culturel particulièrement frappant pour bien des familles immigrées quand elles arrivent dans nos sociétés occidentales ; l'abandon quasi-total de nos ainés. Pas seulement un abandon matériel mais affectif. Déshumanisant.


la scène du procès est évidemment la plus révélatrice de cet écart qui sépare les deux visions du monde ; l'avocat de l'aide à l'enfance - tout en remplissant son rôle en grossissant le trait et en posant les questions qui fâchent - va révéler et mettre au jour tout ce qui ne va pas. Tout ce qui était non dit. Tout ce qui était subtil et sous-entendu devient beaucoup plus clair. Vous pensez que frapper vos enfants c'est bien, et que c'est justice divine. Mais vous semblez aussi penser qu'une famille c'est un homme et une femme. Vous êtes choqué qu'une mère adoptive se sente aussi légitime qu'une mère biologique, ou qu'une femme sans enfants puisse travailler dans un organisme de défense des droits des enfants… Tout cela est censé être hors-sujet. Mais ça ne l'est évidemment pas, on l'avait tous compris. La violence sur les enfants n'est pas le sujet du film.


Fait intéressant cela dit ; l'avocat ne s'adressera qu'à Mihai, jamais à Lisbet son épouse. Il semblera aussi confondre la notion de culture roumaine et de religion, malgré l'insistance de Mihai sur la nuance qui existe. Mais parce qu'en fait, culture et religion, au fond, c'est un peu la même chose. Et toute la mise en scène s'efforce de nous montrer la dimension religieuse des croyances norvégiennes. Le mot "endoctrinement" revient souvent de manière ironique. Le père Halberg oppose pensée spiritualité et "rationalisme", sans bien convaincre son épouse.


Attention ; On ne nous dit pas que c'est absurde, on ne nous dit pas que c'est idiot. On nous dit que c'est, au fond, plus proche de la croyance que ça ne voudrait le croire. J'ai déjà parlé de l'avocat, mais le personnage de Gunda est peut-être la plus belle incarnation de cette idée. J'ai beaucoup entendu parler de la dimension stalinienne, mais moi Gunda, je trouve que dans une autre vie elle aurait fait une parfaite mère supérieure. Assez froide et rigoureuse, attachée à son rôle et sure d'elle et du bien fondé de sa méthode (Et d'ailleurs on la voit souvent baignée de lumière, dans des poses très nobles, notamment au procès, mais c'est peut-être moi qui m'exagère cette idée).



Alors si on avait que ça à se mettre sous la dent on serait tentés de croire que le film est pessimiste sur la capacité des cultures à se mélanger. Et bien sûr quand on voit la fin du film c'est peut-être la conclusion la plus évidente qu'on puisse faire ; Arrêtez de croire au multiculturalisme ça ne marche pas ; Chacun chez soi et puis merde.


Oui enfin ce serait passer à côté de deux personnages cruciaux ; Elia et Noora bien sûr.


Deux jeunes filles qui persistent à échanger malgré toutes les barrières culturelles, et même précisément s'attirent grâce aux barrières culturelles.


Noora est une jeune fille rebelle et autonome, mais clairement dépressive. Elle est lesbienne mais son père, malgré son ouverture d'esprit affichée (sur ce sujet du moins), ne semble pas l'avoir compris, ou ne pas vouloir le voir, comme il ne voit pas ses scarifications. Peut-être est-elle en quête de quelque chose, d'une transcendance...


Elle rencontre Elia. Une fille aussi assez rebelle à sa manière, dans un contexte où il est bien plus difficile de l'être. Son frère la met en garde quelquefois, mais comme Noora, elle n'a pas peur de "sauter la barrière" pour sortir du carcan familial.


Voilà deux jeunes filles qui malgré tout vont s'influencer mutuellement. Malgré la fermeture d'esprit des parents, l'intransigeance des institutions et la rigueur de la religion, Noora va prendre le crucifix (au désespoir de son père) et Elia découvrir sa sexualité (au désespoir du sien).



Et sans même s'en rendre compte cette famille contrainte de fuir a déjà subi des changements, fait des compromis ; Mihai offre à son fils une console de jeux, Elia conteste une dernière fois les ordres de son père "tu vas faire quoi ? Me frapper ?" exactement comme le faisait Noora avec son père.


Le film ne nous offre pas une résolution parfaite. Mais impossible d'ignorer la dernière réplique ; comme une lettre d'amour d'une culture à une autre, et un motif d'espoir en l'avenir de ces deux amantes.

ClemAuvray
8
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le 27 août 2026

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