C'est un peu contre-intuitif, mais là où le cinéma est le plus puissant, c'est quand il parvient à dire des choses sans les montrer, ni les expliquer, ni les surligner. Quand l'image - ou l'absence d'images - fait naître, à elle seule, une émotion, une idée, un débat. Or, c'est précisément là où Fjord brille. Comme dans son précédent film RMN, Cristian Mungiu met en scène l'arrivée d'étrangers au sein d'une petite communauté rurale. Ce ne sont plus des réfugiés syriens dans un village roumain, mais une famille de catholiques traditionnalistes débarqués en Norvège. Les Georghiu sont accueillis les bras ouverts par des chantres de la tolérance et de la diversité : en Scandinavie, on est humaniste, démocrates, et tout le monde doit avoir sa place. Mais les choses dérapent quand des professeurs soupçonnent les parents de maltraiter leurs enfants.
On s'attend alors à du cinéma social pur-jus, un film qui dénonce les injustices qu'endurent les enfants et les femmes dans les sociétés conservatrices. On s'attend à un film-débat autour de la fessée et de l'éducation des enfants. On l'aura, en partie, mais il serait réducteur de n'analyser le film de Mungiu que par ce prisme. Les Georghiu sont loin d’être les monstres sanguinaires que l’on pouvait soupçonner. La maltraitance n’est pas évidente, ou du moins n’est-elle jamais montrée à l’écran. Une scène résume à elle seule à quel point Mungiu a voulu éviter que son film ne devienne un brûlot anti-fessée, anti-traditions, anti-religions, bref un bon petit film progressiste adulé par la presse de festivals et réconfortante pour le public embourgeoisé que cible justement ce type de cinéma. Quand les enfants font tomber de l’eau bouillante sur le bébé, le moment précis du geste violent est filmé hors champ. Tout ce qu’on voit, c’est la jeune fille qui revient dans le champ de la caméra après avoir été : giflée ? Bousculée ? Mungiu refuse que ses spectateurs se braquent sur le geste. Il laisse ses personnages vivre sans qu’ils ne soient immédiatement condamnés. Les enfants sont-ils soulagés ou malheureux dans leur famille d'accueil ? On ne le saura jamais. La ligne de défense des Georghiu restera intelligible, l’empathie restera possible avec eux jusqu’à la fin, jusqu’au procès. D’autant qu’à l’inverse, les gentils auto-proclamés ne le sont pas tant que ça. Les enseignants lanceurs d’alerte mêlent assez maladroitement signes de maltraitance et tentatives - supposées - de prosélytisme religieux. Qu’est-ce qui dérange vraiment chez ces nouveaux arrivants, leur éducation potentiellement dangereuse pour leurs enfants, ou leurs mœurs inadaptées à la société laïque norvégienne ?
Car le véritable sujet du réalisateur roumain reste le rapport à l'altérité. Que provoque chez l'homme la confrontation à une culture radicalement différente de la sienne ? Jusqu'où peut aller la tolérance ? Mungiu titille avec brio le modèle émancipateur à l’occidentale. Oui, en Norvège et en Europe, les droits individuels sont garantis ou sont proches de l’être. La raison, l’héritage inestimable des Lumières, a infusé partout. L’individu s’est libéré de ses carcans. Mais qu’est devenue la communauté ? Les liens de solidarité familiaux qui s’étiolent ? Les personnes âgées, comme Ake, le grand-père, dont pas grand monde ne parle mais qui représente un arc narratif non-négligeable dans Fjord. L'aïeul, oublié de tous ou presque, tente de mettre fin à ses jours. Handicapé, improductif, sa vie n'a plus de valeur dans cette société où chacun doit s'en sortir par ses propres moyens. A travers lui, Mungiu tranche et dénonce l'atomisation inhérent au modèle occidental. Nous sommes libres et égaux, peut-être, mais sait-on encore faire société ? Démocrates, certes, mais sommes-nous encore capables d’accepter d’autres visions du monde ? Forcément, tout cela résonne avec un certain discours hurlant au manque de pluralité et à la liberté d'expression. Certains, à raison, alertent sur le danger de récupération. Crient au film réactionnaire.
Les dernières quinze minutes montrent pourtant le contraire, et parachèvent la démonstration d’écriture et de complexité de Fjord, prouvant que le cinéma de Mungiu se situe à des années-lumières des postures et de la mauvaise foi des véritables réactionnaires. Les parents s’enfuient sans jamais prendre en compte le désir de leurs enfants. Le salut ne se trouvera pas non plus dans un retour aux sources, en Roumanie, où - d'après les parents - on peut penser et frapper ses enfants librement. Mungiu l'a assez montré avec sa filmographie jusqu'ici, il exècre le repli sur soi et l'oppression des plus faibles. Soit précisément ce dont font preuve les Georgiu face aux velléités évidentes de leur fille. Jusqu’au bout, ils ne l'auront pas écoutée, alors que leur fille avait peut-être rencontré l’une des personnes les plus importantes de sa vie, une amie, une amante, peu importe, mais quelqu’un capable de marcher sur l’eau pour la rejoindre. Miraculeux plan final pour un film qui nous martèle l’urgence de nous écouter les uns les autres, par-dessus tout.