C’est dommage car je vois sincèrement en ce film les possibilités de plus d’ambition et de plus d’honnêteté, Mungiu pouvait nous livrer un vrai travail axé sur des thématiques passionnantes. Mais là, c’est terriblement mal fait.
On nous présente donc le bon gros méchant d’Etat progressiste qu’est la Norvège, avec cette aide à l’enfance qui ne répare même pas la boite aux lettres qu’ils viennent de casser en partant et ce procureur détestable et cette femme des services sociaux qui prétend aider les parents mais n’en a en réalité rien à faire, bref Mungiu prend très clairement parti (libre à toi de le faire !) alors ne vient pas nous raconter que t’essaye d’être neutre ! Parce que tu fais 90% de ton œuvre contre ces horribles norvégiens puis quelques minutes de reproches à cette famille, et tu te dis « ok nickel les responsabilités ont été partagées, j’ai réussi mon job » : c’est ça le gros problème du film, il ne sait clairement pas doser l’ambiguïté.
Donc là on a un pied d’égalité qui tente d’être mis entre une protection de l’enfance norvégienne qui empêchent les enfants de se faire tabasser par leur parents (et ça c’est très très grave) puis de l’autre côté, une famille de catho tradi qui trouve leur éducation dans l’homophobie… Puis ces norvégiens totalitaires ne sont vraiment pas corrects, ils laissent leurs enfants aller sur YouTube puis en plus ils sont contre le fait qu’on inculque des valeurs homophobes aux enfants, c’est trrrrèèès grave, où est la liberté de penser mes amis ? Le film est aussi débile que ça. Et voilà, à la fin, la famille va donc continuer à élever ses enfants dans l’homophobie, car c’est la liberté d’expression, j’élève mes enfants comme je veux bordel puis en plus, les immigrés rentrent chez eux, voilà c’est plus possible en Occident d’être un bon catho tradi ! Ca donne limite un discours comme quoi les immigrés sont mieux dans leur pays d’origine, super !
Puis c’est lunaire d’avoir à aucun moment une version des enfants (qu’on nous introduit pourtant, on pense qu’ils auront le droit à un vrai développement mais ils disparaissent comme ça pour laisser place au scénario à 2 balles), le film nous cache ça, on parle d’eux tout le film, mais non à aucun moment la caméra se pose pour voir ce qu’ils disent, ce qu’ils en pensent. Ca aurait été bien que le réal joue sur les multiples langues du film pour montrer un peu l’incompréhension autour de ça, que tout ça n’est pas clair… ce choix est fait pour maintenir une espèce d’ambiguïté superflu, mais on n’a jamais du doute avec les parents, on ne les voit jamais avoir de dérives potentielles, tenter de se réprimer ou autre, non, 0 doutes.
Pareil, ces histoires d’homosexualité au sein de la famille entre ces deux filles (qui ne sera jamais vraiment explorée d’ailleurs), les 2 filles ne sont plus ensemble à la fin et ne peuvent pas vivre cet amour : à cause de la famille catho réact et cette homophobie intériorisée ? Non, non, non mes chers amis, les responsables sont ces méchants de l’aide à l’enfance ! Tout ça n’a littéralement aucun sens, puis c’est juste absurde de placer un pied d’égalité entre ce progressisme et ce réactionnarisme alors que c’est juste évident que c’est plus facile d’accepter un enfant homo dans une famille où ça ne pose même pas problème que dans une famille catho tradi où une gamine promet l’enfer à une LGBT au CP, fin c’est lunaire.
J’adore le fait de vouloir critiquer ce genre de démocratie libérale occidentale qui serait en réalité assez intolérante, c’est super intéressant, puis c’est cool de voir des films qui traitent d’intégration dans une société, d’immigration, mais pas comme ça par pitié… Pourquoi avoir pris ce sujet ? Pourquoi tout est aussi forcé, aussi caricatural, je ne crois à rien de ce qui se passe sous mes yeux. C’est bien de montrer comment une famille de culture différente peut être mise à mal dans une autre société, mais de nous raconter ça sous l’angle de l’attaque sur l’aide à l’enfance (système qui a largement fait ses preuves en Norvège, un pays très avancé mais avec des dérives bien évidemment), et on ressort du film en se disant olalala l’aide à l’enfance, non c’est vraiment pas bien ce qu’ils font ! Mungiu passe son temps à défoncer la protection de l’enfance norvégienne, une instance qui tente de gérer la minorité la plus persécutée au monde, mais non on va s’attaquer à eux en nous disant que ce qu’ils font c’est n’importe quoi, quelle bonne idée !
Sur la mise en scène, on n’a rien à savourer, surtout que tout va trop vite, ça se pose jamais, plein d’infos sont données sans jamais développer les persos et leurs relations entre chacun d’eux, tout est dit et sur explicité mais on ne ressent rien, la photographie est même pas belle, c’est maussade, le mec se repose juste sur le fait qu’il tourne en Norvège dans un fjord, comment ça peut être moche de filmer là-bas aussi ? 2h20 et ô que tu les sens passer, avec ces sous intrigues inintéressantes et Renate Reinsve et sa tronche d’anchois.
Soyons clair, le fait qu’il prenne parti ne me dérange absolument pas, mais qu’il prétende ne pas le faire alors que son film est bourré de symboles lourds et de persos caricaturaux au possible, ça me tend. Puis réaliser quelque chose de bancal politiquement n’est pas le soucis, mais alors autant bien le faire.
Au moins ici, on nous montre des immigrés financièrement prospères, arrivés légalement, montrés comme efficace dans la société, ça casse le cliché, puis ils ont beau être des « bons » immigrés, ils subissent un certain racisme, cette piste est très intéressante (mais jamais réellement explorée comme d’hab).
Chaque fin de parcours individuel des persos secondaires pointent tous dans la direction des bons petits catho tradi, même cette voisine, qui était malgré tout un peu crédible, elle aussi trouve ça ridicule ces coutumes religieuses, etc… mais elle reçoit un bouquet de fleurs de la paroisse du coin à la fin, anesthésiant instantanément le travail fait autour de ce personnage, puis ce vieillard prédisant le retour des enfants par l’invocation de Dieu sur son lit de mort, bref l’ambigüité est shootée balle dans la tête.