Résumé
J'ai du mal à le caractériser comme étant un film de droite, auquel cas il resterait un rare cas de bon film de droite.
Détails (et spoilers)
Volontairement décentré, le regard de Cristian Mungiu ne m'a pas semblé pour autant si relativiste. Bien sûr, il ne cherche pas à prendre parti pour l'un ou l'autre camp, si tant est qu'il y est vraiment une si nette opposition. Il expose les problèmes posés par une situation plus ou moins banale de suspicion de violences intra familiales, et les questions politiques qu'une telle situation amène. Le cas des Gheorghiu ayant la particularité de soulever des enjeux inhérents à l'immigration et ce que l'on appelle souvent l'assimilation au sein d'une culture différente de celle de son milieu d'origine. Autant de sujets passionnants qui rendent le métrage a minima intéressant d'un point de vue intellectuel.
On pourrait aisément en rester là et louer les qualités d'un récit équilibré et complexe, qui laisse planer le doute quant au degré de violence de cette famille conservatrice et à la proportionnalité des sanctions étatiques pesant sur celle-ci. Néanmoins, il serait un peu malvenu d'ignorer les prises de paroles de son réalisateur et le contexte dans lequel Fjord a été produit. Un article de Mediapart (https://www.mediapart.fr/journal/culture-et-idees/190826/fjord-une-palme-d-or-qui-etrille-la-protection-de-l-enfance-et-seduit-les-reactionnaires) nous rapporte ainsi les liens entre la fiction et les éléments réels qui ont agité les médias scandinaves et qui ont assurément inspirés le réalisateur roumain. Si la récupération par les sphères d'extrême droite de faits divers n'est pas imputable à ce dernier, ses propos instillent une ambiguïté qui peut déranger. Ainsi, en s'érigeant en opposition à un cinéma qu'il pense trop "progressiste", il voit dans sa production une manière de rééquilibrer la balance en se voyant comme un cultivateur de la démocratie.
Cela suffit-il à faire de Fjord un film réactionnaire pour autant ? Rien n'est moins sur à mes yeux. Je pense plutôt que c'est une œuvre qui cherche à réinterroger notre rapport à des sujets complexes et à placer des cultures face à d'autres avec un regard qui ne saurait être résumé à un relativisme conservateur. L'opposition entre famille hétéronormée religieuse et professionnel·les de l'enfance "progressistes" est parfois maladroite, et nul doute que certains s'engouffreront dans la brèche pour crier à la violence woke. Il est même probable que ce soit la vision des choses du metteur en scène.
Quoiqu'il en soit, qu'il s'agisse de faits ou d'hypothèses, ces limites ne suffisent pas à balayer d'un revers de la main la richesse du débat (voire des débats) posé par Fjord. Notre rapport à la famille, à la mixité culturelle, à la place de l'État dans l'éducation des enfants sont interrogés avec pertinence, de même que la question du repentir souligne les errements d'une justice qui ne laisse peut être pas suffisamment de place à l'amendement. La parole des enfants et les arcanes des services sociaux sont peut être des angles morts du récit, mais cela permet d'avoir une position qui est souvent celle de témoin à distance d'une vie familiale que l'on ne peut qu'entrapercevoir. De plus, il ne faut pas oublier que la réalité du système de protection de l'enfance norvégien semble être singulière, ce que mentionne l'article évoqué plus haut, ce qui doit nous amener à se garder de toute lecture ethnocentrée.
Enfin, le très bon casting et la photographie sombrement enneigée contribue à diffuser ce sentiment ambivalent qui ébranle nos certitudes et démontre qu'il est possible de faire un objet culturel intéressant quand le débat politique est posé avec un minimum d'intelligence.
7/10.
(Vu en VOSTFR au cinéma).