Frankenstein et del Toro, ça relève de l’évidence. L'œuvre de Shelley a irrigué tout le corpus du mexicain, c’est une véritable matrice d’influences qu’il a toujours voulu porter à l’écran. Mais malheureusement, comme pour Egger et son Nosferatu, la tardiveté de la mise en chantier du projet dans sa carrière se fait au détriment de l’intérêt. A avoir fait du Frankenstein dans tous ses films, il y a comme un sentiment de redite devant l’adaptation stricte. Un sentiment de redite bien évidemment accentué par la connaissance des tenants et aboutissants d’un récit aussi classique dont on ne compte plus les itérations depuis le film de James Whale. Il eut fallu une vision radicale alla Coppola sur son baroque Dracula pour que cela marque.
Acceptation de la différence et le besoin d’appartenance, et l’opposition des points de vue structurant la narration et directement inspirée de la nature épistolaire du roman sont donc les héritages que l’on connaît d’avance. De même, on retrouve cette duplicité du regard sur le vivant (et de son indissociable verso funeste) : l’envie de le fuir en refusant la mort pour le docteur monstrueux, l’envie de l’embrasser en cherchant cette même mort pour la créature humaine. Un récit classique donc, mais que l’on ne saurait mettre en faute tant il fonctionne toujours aussi bien. De même que l’on ne saurait blâmer la générosité de del Toro qui, s’il en met parfois trop et boursoufle ainsi son film de longueurs, reste une caractéristique trop rare des blockbusters contemporains pour qu’on lui fasse procès.
On peut par contre regretter ces raccourcis pris dans les relations entre les personnages. La forme du conte explique un certain lyrisme dans l’enchaînement des événements, comme cette belle course poursuite glaciaire qui débute à pied, à l’impromptue, et se poursuit indéfiniment, détachée de tout pragmatisme ou de toute temporalité, se contentant simplement d’être. Mais le conte n’explique pas le changement trop soudain de lien entre le créateur et le créé auquel je ne saurais adhéré, de même que tout ce qui concerne Elizabeth ne fonctionne pas car bien trop superficiel dans le traitement. Ce que le spectateur voit du parcours du monstre, cette empathie qui fonctionne très bien, les autres personnages ne sont pas censés en avoir confiance. On n’achète donc pas qu’ils réagissent comme nous le ferions.
D’un point de vue formel, cela reste du del Toro pur jus, avec un gros budget (film à Oscars pour Netflix après tout). Les décors et les costumes sont ainsi magnifiques, et le cinéaste donne dans l’ampleur à chaque cadre, chaque plan, et livre une toile gothique de toute beauté (bien que numériquement trop lisse). De même, le design très organique, tout en arrondis lissés, de la créature est à mes yeux réussi, bien qu’il occulte en partie l’aspect normalement horrifique du pauvre hère. On peine alors à comprendre comment des loups aussi laids ont pu subsister, sortant immédiatement le spectateur du récit.
Ce premier visionnage me laisse circonspect, et méritera évidemment une deuxième séance dans le futur. Il est finalement ce que j’attendais : une œuvre d’orfèvre qui semble ne se justifier que par la passion de son auteur, dépassé par l’ampleur d’une adaptation qui concrétise l’objectif d’une vie artistique sans en atteindre les sommets. Un objet constitué de toutes les influences qui découlent de sa matrice littéraire, qui réussit à s’affranchir de certaines idées tenaces du passé (pas de tête carrée boulonnée, pas de “It’s alive!”), mais qui finit par échapper à son créateur. Une histoire qui se répète, de l’encre à la pellicule.