Une bonne claque horrifique qui rappelle brutalement pourquoi le cinéma de genre français mérite d'exister et pourquoi Laugier reste un des réalisateurs les plus singuliers et radicaux qu'on ait en France depuis quinze ans, après Martyrs en 2008 qui reste son chef-d'œuvre absolu et un des films d'horreur les plus dérangeants de la décennie, et qui après The Tall Man en 2012 qui était intéressant mais imparfait, Laugier revenait en 2018 avec ce Ghostland qui a remporté le Grand Prix à Gérardmer et qui montre qu'il n'a rien perdu de sa capacité à traumatiser son audience tout en livrant quelque chose de profondément réfléchi sur le trauma, la dissociation et la création artistique. Un sursaut du coup, dommage que Laugier n'apprenne pas des erreurs de ses personnages et qu'il ne livre Ghostland qu'après (et avant) nombre de projets très en dessous de ses réelles capacités.
Le pitch est apparemment assez simple : Pauline jouée par Mylène Farmer hérite d'une maison de sa tante décédée et s'y installe avec ses deux filles Beth et Vera, mais dès la première nuit deux intrus monstrueux pénètrent dans la demeure et agressent sauvagement la famille.
Seize ans plus tard les filles se retrouvent dans cette même maison et des événements étranges commencent à se produire qui remettent en question tout ce qu'on pensait savoir sur ce qui s'est réellement passé cette nuit-là. Laugier met moins de dix minutes à nous précipiter dans un home invasion absolument brutal avant de métamorphoser son récit en quelque chose de beaucoup plus complexe et psychologique, et honnêtement le film est tellement bien construit qu'il faut vraiment éviter les spoilers parce qu'il est ponctué de légers twists bouleversant notre compréhension des événements et que dévoiler quoi que ce soit gâcherait l'expérience, même si oui, certains sentiront le poteau rose avannt son arrivée.
Passons, la mise en scène de Laugier est propre et maîtrisée avec cette capacité qu'il a toujours eue de construire une tension atmosphérique étouffante qui maintient dans un état d'angoisse permanent pendant toute la durée du film, il shoote cette maison familiale comme un espace gothique cauchemardesque rempli de poupées démembrées et de couloirs biscornus et de décors qui rappellent l'univers baroque de Lovecraft que Laugier cite explicitement à travers le personnage d'un écrivain célèbre qui apparaît dans le film.
La violence est administrée avec une brutalité qui ne laisse aucune place à l'ambiguïté, Laugier ne filme pas ça pour le spectacle mais pour créer un malaise viscéral chez le spectateur qui assiste impuissant au calvaire de ces trois femmes dont l'âme et le corps sont littéralement suppliciés, le film n'épargne ni les plaies ni les visages tuméfiés ni les torrents de fluides corporels et ça devient rapidement éprouvant. Mais contrairement à ce que certains critiques ont pu dire ce n'est pas de la violence gratuite ou de la misogynie décomplexée, Laugier construit tout ça avec une vraie intention thématique sur le trauma et sur comment l'esprit se dissocie pour survivre à l'insupportable, et le concept de mêler la dissociation qui serait peut-être la vraie réalité ou peut-être juste une échappatoire mentale est vraiment bien foutu même s'il aurait pu être encore plus abouti avec vingt minutes supplémentaires pour vraiment explorer toutes les implications de ce qu'on découvre.
Le trio féminin principal est absolument excellent et porte avec des performances qui vont chercher loin dans l'émotion brute, d'ou la note très haute. Crystal Reed en Beth adulte cette auteure à succès de romans d'horreur qui vit maintenant une vie parfaite loin de la maison familiale livre une performance nuancée où on sent constamment cette fragilité sous la surface lisse de sa réussite, Emilia Jones en Vera adulte qui elle n'a jamais quitté la maison et vit recluse avec sa mère est absolument déchirante dans sa vulnérabilité et son regard vide qui suggère qu'elle a été brisée de manière irréparable cette nuit-là, et Taylor Hickson en Vera adolescente et Emilia Jones en young Beth sont, pendant l'agression, courageuses et crédibles dans des rôles physiquement et émotionnellement exigeant. (Notamment avec l'accident d'Hickson qui aura fait couler beaucoup d'encre.)
Mylène Farmer en Pauline, la mère, fait ce qu'elle peut avec un rôle relativement limité mais elle amène cette présence et cette iconographie de la poupée brisée qui est centrale dans la mythologie du film, et même si certains trouvent son jeu un peu raide personnellement je pense qu'elle incarne parfaitement cette mère qui doit se battre pour protéger ses filles tout en étant elle-même dépassée par la violence de ce qui leur arrive. Les deux agresseurs sont absolument terrifiants dans leur monstruosité physique et comportementale (poétiquement appelé sorcière et orge), Laugier les filme comme des créatures sorties d'un conte de fées horrifique plutôt que comme des humains normaux ce qui renforce cette dimension onirique et cauchemardesque du film.
Les thèmes sont lourds et il faut avoir le bide accroché pour tout tenir tant on oscille entre le trauma de deux sœurs torturées et violées, le home invasion brutal, le meurtre, la cassure psychologique, et Laugier utilise le concept de dissociation traumatique de manière vraiment intelligente pour explorer comment l'esprit peut se fragmenter en différentes versions de soi pour survivre. Laugier brouille constamment les frontières entre réalité cauchemar et fiction et, même si personnellement j'aurais aimé qu'il pousse ce concept encore plus loin et qu'il explore davantage les implications philosophiques et psychologiques de cette dissociation, je comprends aussi qu'avec son run, il fallait faire des choix et que Laugier a préféré privilégier l'impact émotionnel immédiat sur l'exploration intellectuelle approfondie.
Ce qui rend Ghostland vraiment remarquable c'est cette façon avec laquelle il mêle horreur viscérale et profondeur émotionnelle, il n'est pas juste un torture porn ou un home invasion cheap, c'est une vraie méditation sur le trauma et sur comment on survit à l'insupportable, et cette scène de rencontre avec LoveCraft y qui dit essentiellement que les histoires d'horreur sont une façon de donner du sens au chaos et à la souffrance de la vie est absolument magnifique et ajoute cette dimension méta sur la création artistique comme mécanisme de survie. Le film le cite tout au long avec ces références aux Montagnes Hallucinées et à l'idée que l'horreur cosmique n'est pas juste externe mais interne, que les vrais monstres sont dans notre esprit et dans nos souvenirs traumatiques qui nous hantent pour toujours. Laugier capture aussi cette esthétique de conte de fées perverti avec ces poupées démembrées et ces intérieurs baroques qui ressemblent à une maison de poupées cauchemardesque, et toute cette imagerie fonctionne brillamment pour créer cet univers qui oscille entre le réel et le fantasmé, entre le passé traumatique et le présent incertain. Le montage est excellent dans la façon dont il structure sans jamais perdre complètement le spectateur même si parfois on est volontairement désorienté.
Ce qui fait vraiment chier avec la carrière de Laugier c'est qu'après avoir livré Martyrs en 2008 un des films d'horreur les plus brutaux et nihilistes de la décennie qui explorait la souffrance et la transcendance avec un cynisme réaliste absolument glaçant, il a semblé perdre progressivement cette radicalité et cette volonté de pousser le spectateur dans ses retranchements les plus inconfortables, Saint-Ange était déjà prometteur avec cette atmosphère gothique oppressante mais restait relativement sage comparé à ce qui allait suivre, puis Martyrs est arrivé comme une bombe et a prouvé que Laugier était capable de créer quelque chose de véritablement transgressif qui ne ressemblait à rien d'autre dans le cinéma de genre français ou mondial, mais ensuite The Tall Man en 2012 malgré des idées intéressantes sur les enlèvements d'enfants et Jessica Biel en lead était beaucoup trop propre et policé et manquait complètement de cette brutalité viscérale qui faisait la force de Martyrs, et puis il y a eu ce silence avant Ghostland qui heureusement ramène une partie de cette intensité et de cette violence sans compromis même si ça reste quand même plus accessible et moins nihiliste que Martyrs. Le vrai problème c'est que Laugier n'a jamais vraiment creusé l'univers qu'il avait su se créer, monté sur de la brutalité froide mais réfléchie et portée par des concepts vraiment inntelligents, il aurait pu se créer une réelle mythologie avec cette philosophie morbide mais il semble avoir préféré passer à autre chose.
Ghostland a clairement du Martyrs en lui avec cette exploration du trauma féminin et de la souffrance comme expérience transformatrice mais ça reste beaucoup plus psychologique et moins physiquement brutal, on sent que Laugier a adouci ses angles les plus tranchants peut-être pour toucher un public plus large ou peut-être parce qu'il a lui-même évolué et ne veut plus faire ce genre d'horreur extrême, mais franchement c'est dommage parce qu'il était un des rares cinéastes capables d'aller aussi loin dans la représentation de la violence et de la souffrance tout en gardant une vraie réflexion philosophique derrière. Pas vu ses projets depuis Ghostland... et je ne suis pas plus que ça intéressé.
Ghostland reste un film avec quelques défauts minimes qu'il faut reconnaître : Laugier utilise quelques jump scares qui sont parfois un peu lourdingues et dignes d'un Insidious même s'ils fonctionnent dans le contexte, le concept de dissociation et de réalité alternative aurait vraiment mérité d'être encore plus développé avec peut-être une demi-heure supplémentaire pour vraiment explorer toutes les implications de ce qu'on découvre mais je radote, mais avec ça le film aurait pu virer chef d'œuvre de l'horreur.
La fin est émotionnellement puissante avec Beth qui avoue son amour à sa soeur après nombre de scène amour vache de frangines ce qui est vraiment très attendrissant, et même le j'aime raconter des histoires face caméra sonne vrai et clôture correctement le film.
Ghostland force donc le spectateur à s'interroger sur son propre rapport d'attraction-répulsion face à cette violence et sur pourquoi on regarde des films d'horreur qui nous mettent mal à l'aise, c'est une exploration dangereuse et troublante qui cartographie les ténèbres de l'esprit humain et qui refuse de nous épargner quoi que ce soit. Il reste donc un excellent film d'horreur français, très accomplis et audacieux, et surtout il prouve que Laugier après Martyrs n'a(vait) rien perdu de sa capacité à créer des expériences cinématographiques traumatisantes. Il se plaît donc à nous laisser dans cet état de malaise et d'incertitude, et fait de son film une oeuvre non pas divertissante mais un vrai film fort émotionnellement, intelligent et risqué, qu'on a besoin de voir plus souvent,
et Pascal, déjà quel réalisateurs d'horreur à le culot de s'appeler Pascal, bref, Laugier, écoute, le cinéma français c'est de la daube now, reviens-nous comme tu es.