Bienvenue chez Ciné-Sophia ! Aujourd’hui, rendons à Gorge profonde ce qui lui appartient : peu de films auront réussi à faire entrer simultanément dans une salle de cinéma la révolution sexuelle, la médecine, la philosophie du bonheur, la psychanalyse, le consumérisme et une quantité assez vertigineuse de mauvaises blagues.
Réalisé par Gerard Damiano en 1972, Deep Throat raconte les mésaventures de Linda qui consulte le docteur Young parce qu’elle ne parvient pas à atteindre l’orgasme. Le diagnostic, que la médecine contemporaine aurait probablement accueilli avec un haussement de sourcil, est pour le moins inhabituel. Le remède est donc à la hauteur du diagnostic.
On pourrait s’arrêter là et conclure que la philosophie n’a décidément plus rien à faire dans cette histoire.
Ce serait une erreur.
Car Gorge profonde pose, sous son apparente stupidité, une question philosophiquement respectable : qu’est-ce que le bonheur lorsque quelqu’un d’autre vous explique comment l’obtenir ?
Et voilà que le docteur Young devient, à son insu, une sorte de Socrate sous blouse blanche, sauf qu’au lieu de faire accoucher les esprits, il s’occupe de problèmes beaucoup plus… localisés.
La première philosophie que l’on peut convoquer est évidemment celle d’Épicure.
Pour Épicure, le bonheur ne consiste pas à empiler les plaisirs comme un collectionneur compulsif de timbres, mais à atteindre une forme d’ataraxie : une tranquillité de l’âme débarrassée des troubles inutiles.
Gorge profonde semble prendre le problème par l’autre bout.
Ici, pas question de se contenter de peu. Le plaisir devient une énigme à résoudre, presque un problème d’ingénierie. Linda n’est pas satisfaite : il faut donc identifier la panne, trouver le mécanisme défaillant et remettre la machine en marche.
Mais le film est plus épicurien qu’il n’en a l’air. Car derrière la mécanique sexuelle se cache une idée assez sérieuse : le bonheur n’est pas nécessairement ce que la société prétend qu’il doit être.
Linda cherche son propre plaisir. Le film, lui, appartient à une époque où la sexualité commence à sortir — au moins dans le discours — du domaine de la culpabilité, du secret et de la morale punitive.
La révolution sexuelle des années 1960-1970 produit ainsi son étrange philosophie pratique :
si cela vous fait du bien, pourquoi diable faudrait-il avoir honte ?
Épicure aurait probablement approuvé le principe.
Il aurait peut-être demandé de fermer la porte.
C’est ici que Michel Foucault aurait beaucoup à dire.
Dans La Volonté de savoir, Foucault montre que la modernité ne s’est pas simplement débarrassée de la répression sexuelle. Elle a aussi inventé une formidable industrie du discours sur le sexe : médecins, psychiatres, psychanalystes, éducateurs, moralistes et experts de toutes sortes se mettent à demander aux individus de parler de leurs désirs.
Le docteur Young est, à sa manière, un parfait représentant de cette société du diagnostic.
Le problème de Linda n’est pas seulement qu’elle ne trouve pas le plaisir : c’est qu’il faut nommer le problème, l’identifier, lui attribuer une cause et finalement le traiter.
Foucault aurait adoré le principe.
Enfin, probablement pas le film.
Le sexe cesse alors d’être simplement quelque chose que l’on fait pour devenir quelque chose que l’on analyse.
C’est magnifique : après des siècles de morale chrétienne, nous avons remplacé le confesseur par le médecin.
Le résultat est plus moderne.
Le confessionnal avait au moins l’avantage d’être gratuit.
On pourrait également convoquer Jean-Paul Sartre.
Chez Sartre, l’existence précède l’essence : nous ne sommes pas définis une fois pour toutes, nous sommes condamnés à nous construire par nos choix.
Linda est précisément confrontée à cette question : qui suis-je si mon désir ne fonctionne pas comme je voudrais ?
Le film transforme alors le plaisir en quête identitaire.
Il ne s’agit plus seulement de jouir. Il faut découvrir la bonne manière de jouir, comme si l’existence était un problème à résoudre.
Sartre aurait peut-être résumé le film ainsi :
L’homme est condamné à être libre, mais Linda est condamnée à trouver le bon itinéraire.
Et voilà la grande découverte existentialiste de Gorge profonde : même la liberté sexuelle peut devenir une obligation.
Il ne suffit plus d’être libre.
Il faut réussir sa liberté.
Mais c’est avec Georges Bataille que le film devient véritablement intéressant.
Bataille s’est beaucoup intéressé à l’érotisme comme expérience de la transgression : l’érotisme ne consiste pas simplement dans le plaisir, mais dans le franchissement des limites que la société établit autour du corps, du désir, de la morale et de la bienséance.
En 1972, Gorge profonde participe précisément à ce phénomène.
Le film ne surgit pas dans un désert. Il arrive au moment où les frontières entre sexualité privée, spectacle public et culture populaire deviennent de plus en plus poreuses. Son succès et sa circulation contribuent à faire de la pornographie un objet culturel dont on peut parler — parfois sérieusement, parfois en ricanant, souvent les deux.
Et c’est là que Bataille aurait probablement commencé à rire.
Car la transgression a un problème : elle finit par devenir une marchandise.
Une fois que la transgression est vendue à l’entrée du cinéma, elle cesse d’être totalement transgressive.
On pourrait donc résumer l’évolution ainsi :
Interdit → transgression → spectacle → produit → industrie.
Karl Marx n’est jamais très loin. Il fait la queue pour acheter son ticket.
Car Gorge profonde est aussi une formidable petite machine marxiste, sans avoir probablement jamais eu l’intention de l’être.
Le corps devient une marchandise spectaculaire.
Le plaisir devient un produit culturel.
Le désir devient une valeur d’échange.
Et le spectateur achète une place pour contempler quelque chose qui, quelques décennies auparavant, aurait été beaucoup plus difficile à montrer publiquement.
La marchandise ultime n’est donc pas seulement le corps.
C’est la promesse du bonheur.
Et là, nous retrouvons notre cher Épicure, qui aurait décidément beaucoup de travail.
Le capitalisme moderne ne vous dit plus seulement :
« Achetez ceci et vous serez heureux. »
Il peut désormais vous dire :
« Achetez ceci et vous découvrirez comment être heureux. »
Le film pornographique devient ainsi une sorte de manuel d’utilisation du plaisir.
Artistiquement, Gorge profonde est loin d’être un chef-d’œuvre de mise en scène.
Mais il serait peut-être injuste de lui demander d’être Citizen Kane.
Damiano n’a pas inventé le plan-séquence.
Il n’a pas révolutionné la profondeur de champ.
Il n’a probablement pas passé des nuits à méditer sur Eisenstein.
Mais il a compris quelque chose d’essentiel au cinéma : un film n’a pas besoin d’être grand pour devenir important.
Gorge profonde est historiquement fascinant précisément parce qu’il se situe au croisement de plusieurs mutations : sexualité, censure, industrie culturelle, célébrité, libération des mœurs et transformation du cinéma pornographique en phénomène culturel.
Son importance est donc moins esthétique que symptomatique.
Il ne nous dit peut-être pas grand-chose sur ce qu’est le grand cinéma.
Mais il nous dit beaucoup sur ce qu’une société est prête à regarder.
Et cela, finalement, est une question parfaitement cinématographique.
On pourrait regarder Gorge profonde comme une simple curiosité pornographique des années 1970.
On peut aussi le regarder comme un objet philosophique involontaire.
Épicure y chercherait le bonheur.
Sartre, la liberté.
Foucault, le pouvoir médical.
Bataille, la transgression.
Marx, la marchandise.
Et Freud… probablement quelque chose à interpréter.
Le film, lui, ne demande rien de tout cela.
Il veut simplement nous raconter une histoire invraisemblable avec suffisamment de sérieux pour que nous puissions nous demander pourquoi nous la trouvons drôle.
C’est peut-être là son génie involontaire.
Gorge profonde est un film où la quête du plaisir devient quête de soi, où la libération devient prescription, où la transgression devient marchandise et où le corps devient écran.
Tout cela dans un film qui, rappelons-le, commence par une consultation médicale.
La philosophie a connu des débuts plus élégants.
Mais rarement aussi profonds.
Le bonheur est au bout du tunnel.