On s’en souvient, Groenland 1 était un film catastrophe détestable et raté de bout en bout qu’il était pourtant difficile de vraiment détester parce que porté à bout de bidon par Gerard Butler à qui on pardonnerait (presque) tout. C’était l’histoire d’une famille de connards – interprétée par Macarena Baccardi, un enfant pénible et le gros Gégé donc – qui devait marcher sur la tête de tous les autres personnages pour atteindre un bunker de happy fews coulé quelque part au Groenland et réservé aux gens comme Gégé qui méritent d'être sauvé de la chute d'une grosse météorite, pas comme les crevards dans notre genre, condamnés à toutes les punitions divines.
Bref, personne n’attendait une suite à ce truc qu’on avait tous oublié, sauf que le réal, Ric Roman Waugh aka « Double R W », un pote à Gégé, connaissait visiblement la valeur du concept en or qu’il avait entre les mains. C’est que l’ancien cascadeur reconverti en metteur en scène est aussi un fin analyste en géopolitique, doublé d’un exégète érudit de l’histoire contemporaine de son pays. Je parie qu’il savait déjà, il y a 5 ans, que les enjeux d’aujourd’hui tourneraient autour de cette terre du grand nord et par une démarche visionnaire culottée il a senti avant tout le monde que c’était le moment parfait de déconfire Gégé afin de proposer la suite dont on avait, sans s’en douter, besoin. En réinvestissant les formes du cinéma de sécurité national, RRW va s’appliquer à produire un commentaire portant sur les velléités impérialistes de son pays sur ce grand territoire tout blanc qu’on appelle la Terre Verte. Groenland 2 Transhumance c’est l’Amérique qui s’ausculte le fondement démocratique en direct, plongeant son oeil dans cet abyme où le soleil ne brille jamais, qui sent pas très bon, mais qui nous contemple. Imparable.
Bon, le pitch est simple : Parce qu’il pleut des cailloux, le bunker est détruit et la famille à Gégé doit quitter la Terre Verte – « place of the many motherfuckers » – pour se réfugier au cœur du gros cratère laissé par la météorite, poussé par une théorie scientifique assez finement tricotée et ayant le mérite d’être compréhensible pour le public visé par ce genre de production. En gros, si la terre entière est morte et ressemble au parking du Codec de Reykjavík, les conditions climatiques au cœur du cratère ont permis à la vie de trouver un chemin afin de créer en quelques mois une sorte de Vallée des bannis foisonnante, 7e continent d’une nouvelle humanité libérée des contingences de notre époque. J’étais déjà captivé, mais d’un coup, je me suis retrouvé envouté à l’idée de voir un hypothétique Groenland 3 qui se passerait dans un trou à la sortie du Puy en Velay où le gros Gégé affronterait des Hommes Poissons ou des ptérodactyles mutants. En route vers cette promesse alléchante, le film traverse donc une Angleterre post brexit qui va pas si mal et une France dévastée, mais libérée du macronisme. Deux nations jadis séparées par un bras de mer, mais désormais réunie dans un grand tout œcuménique depuis que toute la flotte de la Manche s’est débinée. Dans cette nouvelle Europe de l’ouest, tout le monde est sympa et t’invite à bouffer. Les anglais mangent bien et boivent du vin, les français sont aimables et accueillants et parlent anglais. Mieux, Gégé peut compter sur le professionnalisme d’un ancien fonctionnaire des P&T de Dunkerque. Non seulement le postier est compétent et altruiste, mais en plus il offre sa fille à Gégé pour que son fils puisse la féconder et participer au relancement démographique. Ainsi, le grand-père de cette Nouvelle Humanité rayonnante d’une Europe solidaire est donc un bon vieux facteur de la CGT ! Bravo. Arrivé du coté de Clermont Ferrand, là où se déchaine la guerre entre ceux qui veulent aller dans le trou et ceux qui veulent pas que les gens aillent dans le trou et qui organisent des convois pour emmener les gens dans le trou, le film délaisse un moment son décryptage politique pour une plongée onirique infernale et résolument surréaliste prolongeant les hallucinations de Coppola et revisite l’attaque sous acide du pont de Do Lung dans Apocalypse Now. Descente dans le ventre de la baleine, déluge de couleurs tombant du ciel, folie de la guerre, folie des hommes, chiens et chats couchant ensemble. Je sais bien que les gens qui ont vu ce film m’opposeront une vision plus étriquée de toute cette moulinette, mais je m’en moque bien, comptant sur l’imagination des ahuris qui ne l’ont pas encore vu pour partager l’enthousiasme benoit qui m’engourdissait les sens, dans un état légèrement hypnagogique provoqué les effets du vin commençant doucement à s'estomper, étourdi par le désintérêt total que mobilisait cette merde.
Bref, à la fin ils arrivent au cratère et ça se termine sur un matte painting à l'ancienne, peint par les enfants du réalisateur dans une ultime pirouette provocatrice. L’univers radieux qu’on cherche ailleurs n’est rien d’autre qu’un de ces gribouillages correspondant à la charte graphique qui plient les ambitions des illustrateurs des dépliants distribués par les Témoins de Jehovah. Gégé peut pas supporter ça alors il crève et ne reste plus que l’espoir que l’astuce qui justifiera Groenland 3 va devoir être furieusement carabinée.