"Lucien, confidentiellement, vous avez jamais reçu une claque?"
Un film qui se comprend mieux si le spectateur a un peu vécu? Une insomnie me le fait redécouvrir par hasard et avec grand plaisir. Un quasi chef d'oeuvre? dans le genre.
Si j'ai bien compris, au début du film, on rencontre dans la belle ville d'Orange, une des stars locales. Un beau gosse, favori de la télé réalité d'alors: le défilé des militaires en ville. Il est flambeur et belmondesque au début, fier comme artaban et 'womanizer' et 'ladykiller' à la chaîne...un coureur de jupons qui est demandé. Il semble même faire la fierté de ses supérieurs hommes.
Mais il tombe amoureux et c'est pas réciproque donc il se retrouve alors dans les chaussures de certaines qu'il a faites souffrir dans le passé.
Ecrasé par la tristesse, marchant le soir dans la rue, Grémillon filme d'abord que son ombre, au sol et au mur,
littéralement et visuellement, il n'est plus que l'ombre de lui même, comme on dit d'une gloire passée ou d'un grand malade. Plus tard, quand Gueule d'amour revient à Orange comme civil, Grémillon filmera que les ombres des spahis (il est l'ombre du spahi qu'il était).
Un film de 1937 qui me fait penser à certains films de campus américain ou à la série Normal People où le roi local d'une région et ville n'est plus que l'ombre de lui-même une fois dilué dans une grande ville.
Paul Mescal est comme ici, Jean Gabin: La "gueule d'amour" heureuse, populaire et relax dans l'herbe dans sa ville, mais il devient inconnu, banal, commun et moins impressionnant une fois qu'il est dilué dans la compétition de la grande ville. Gabin m'impressionne en homme pathétique (beau contre-emploi): surtout quand il annonce à l'hôtelier qu'il est "Gueule d'Amour". Il ose se présenter comme "Gueule d'amour" croyant que sa réputation l'a précédé et est arrivée à Paris???!!! (#cringe?)
Lui qui ne revenait parfois pas voir de "plus de huit jours" (comme on l'entend) celles qui l'aimaient tant, tombe amoureux de quasi son double .
Et endure les affres qu'il faisait subir aux autres.
Autres détails:
- belle scène aux Buttes Chaumont sur le pont et sous le kiosque: et juste au moment où je me disais "il est sans tags"...l'amoureux Jean Gabin en 1937 dit avoir gravé sur la colonne un graffiti! (mais petit)
- et quand il lui dit que "ça veut dire que je t'aime"...je suis certain que l'actrice jouant la vénale nous regarde dans un étrange brisage de quatrième mur .
- il me revient quand la mère, littéralement maquerelle, fan de homard, dit en parlant de sa fille: "Je suis à sa charge". Puis fait allusion au "protecteur de Madeleine". C'est la pique assiette littéralement et visuellement car cette mère mange aux frais de sa fille dans quasi toutes ses scènes : "Dieu que les pigeons sont tendres et ces petits-pois délicieux" (Marguerite Deval; qui vole presque les scènes à Gabin)
- ...je crois que j'avais jamais vu Jean Gabin comme ça, si fragile, si sensible...on est avant son passage à l'armée et ses passages à vide...ce film et ce personnage annoncent d'ailleurs une partie de son parcours. Quand l'acteur revient des années après la guerre, comme "gueule d'amour", il n'est un instant plus aussi connu et aimé qu'avant.
- j'aime la manière bouleversante et sincère dont il dit comme un ado amoureux: "y'a une minute, j'étais tellement malheureux, mais maintenant que tu es là, c'est fini"
- l'actrice Mireille Balin, et surtout sa voix, me font penser à la Balibar ou Tamsin Greig
- effondré, déprimé, robotique, le chagriné d'amour est même un moment appuyé sur une pompe à essence: visuellement, on dirait soudain une énorme béquille qui le soutient, sinon il tomberait...je ne sais pas si ce Jean Grémillon le faisait exprès. Sans doute oui, puisque justement, passe au fond, sur la route, derrière l'homme au coeur brisé, un autre boiteux mais à vraies béquilles, qui traverse l'horizon de droite à gauche. (hs: j'apprends plus tard qu'un livre plus tardif de Samuel beckett a aussi un boiteux à béquilles, Molloy, recherché par son ami Moran, qui finit en béquilles aussi).
- avec une belle scène de mains serrées: un des beaux gestes humains (Liste de films-où-deux-mains-fraternelles-se-rejoignent)
- deux mains fraternelles se serrent dans un film où l'amitié entre les hommes est souvent hyper charnelle?...comparée à nos standards contemporains? Je ne sais pas si c'est l'effet de la Première Guerre mondiale qui a rapproché des hommes, les libérant de pudeur castratrice et frustrante, tout en étant pourtant des 'vrais' (sic) hommes, mais les deux copains passent leur temps à se toucher, se serrer, voire s'embrasser sans aucune ambiguïté du tout. Ce Rene Lefevre est épatant. Le fait qu'il soit docteur, rappelle aussi une des (rares?) qualités du service militaire: faire découvrir et cohabiter des CSP différentes.
- vers la fin, il y a une scène où la caméra semble soudain au sol: celle qui était la dominatrice est au fond à droite sur une chaise alors que rentre par la gauche celui qui a été sa marionnette et dont on ne voit que les jambes s'avançant...ce qui donne une impression d'un Hulk, d'un pantin géant libéré de ses ficelles, s'approchant d'une naine.
- et ce plan, me fait enfin me demander si c'est pas un adaptation cachée de La Femme et le Pantin? où le résumé dit aussi "André confesse cette situation auprès de son ami don Mateo qui sursaute et qui se décide, afin de le mettre en garde, à lui faire le récit de sa douloureuse aventure avec la jeune femme dont il fut le pantin." rappelant les derniers échanges entre Gueule d'amour et son ami dont il vient d'apprendre qu'il est épris de la même femme qui l'a (en partie) mené en bateau. Ce qui bien sûr ne justifie en rien de rien la fin du film...
- ...nb: Ses supérieurs semblent envieux et admiratifs à la fois, de ce qu'on appelle hélas de nos jours sur vos réseaux sociaux le "body count/nombre de conquêtes" (sic) et déjà dans les années 30, un haut body count pour Gabin, il est "Gueule d'amour", un haut body count pour Mireille Balin qui en veut un de plus, et c'est "une pute" (sic).