Hamnet
7.1
Hamnet

Film de Chloé Zhao (2025)

La réalisatrice Chloé Zhao est pour moi une énigme. Elle est à la fois capable du merveilleux «Nomadland» et parallèlement coupable dans se perdre dans les marécages du MCU avec son calamiteux «Les Eternels». Aujourd’hui, Steven Spielberg et Sam Mendes demandent à la cinéaste de se coller à l’adaptation ambitieuse du roman de Maggie O’Farrell - «Hamnet». Pourquoi Chloé Zhao ?... Je m’interrogeais. Les deux producteurs voyaient une flamme qui m’était dissimulée. Par Crom, comme ces deux-là avaient mille fois raison !


Le rôle d’Agnès (femme de William Shakespeare), incarné par l’exceptionnelle Jessie Buckley, constitue la colonne vertébrale du film. Elle y maintient une tension constante entre une dimension mystique presque tangible et une réalité âpre, faite de terre, de pesanteur et de matière. Son lien viscéral avec la nature reste traversé par l’ombre de l’absence : au cœur des bois, un gouffre béant - sur lequel la caméra s’attarde sans relâche - devient la métaphore de cette perte. On y retourne toujours, à la Terre. Car le propos du film, d’une lucidité implacable, rappelle que tout ce que nous faisons advenir finit par nous échapper, happé par le néant. La scène de théâtre, où on y joue la célèbre pièce Shakespearienne, en offre une image saisissante à travers une simple porte, seuil vers l’inconnu. « Être ou ne pas être, telle est la question », lance Hamlet dans le texte : cette interrogation résonne ici avec force. Il est impossible de vivre en gardant constamment à l’esprit la menace suspendue au-dessus de soi et de ceux qu’on aime, semblable à une lame prête à tomber. Dans la tragédie comme dans le film, la conscience obsédante de la mort engendre une spirale destructrice. Shakespeare et sa compagne Agnès, chacun à leur manière, tentent pourtant de rompre cette chaîne funeste. En vain ? A vous de voir...


Sous des dehors épurés, le film dissimule quelque chose d’insaisissable, et c’est précisément de cela qu’il parle. La tragédie de «Hamnet», et plus largement celle du cinéma de Chloé Zhao (hors exercice de commande comme son machin Marvel), se niche dans ces fragments de vie ordinaire baignés d’une grâce discrète. Pour les personnages, il ne s’agit que de moments banals ; pourtant, la caméra les élève, leur conférant un poids presque sacré. On a l’impression qu’elle recueille ces scènes comme on conserverait des traces déjà menacées par l’oubli, à la manière de souvenirs que l’on chérirait davantage si l’on connaissait d’avance leur fin.


La réalisatrice a eu la bonne idée de faire appel à Łukasz Żal au poste de directeur de la photographie («La Zone d’intérêt» c’était lui). Celui-ci coordonne avec poésie des contrastes et un savant clair-obscur qui n’est pas sans rappeler certaines toiles de maître. La musique faussement minimaliste de Max Richter nous envoûte dans une symphonie qui combine charnel, érotisme, nature et sentiment de perte.


«Hamnet» est comme l’accomplissement d’un peintre qui dessine devant nous sur sa toile un paysage imprécis. La superposition des couleurs nous semble de prime abord anodine, voire blême. Dans un premier temps, les contours des objets apparaissent anodins, presque éteints. Mais une fois que le maître appose ses derniers traits, on découvre sous nos yeux l’éclosion d’une oeuvre sublime et insoupçonnée. «Hamnet» est un film tout simplement extraordinaire. Le troisième acte fut pour moi dévastateur.


Bouleversant, prodigieux, on touche ici à la perfection de la narration cinématographique. Et surtout, on ne sort jamais tout à fait indemne des chuchotements de la forêt.


Assurément dans mon TOP 5 de cette année 2026.

Maxime-Beaulieu
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