En 2006, la comédie romantique française est à son zénith et Pierre Salvadori, sorti du succès surprise d’Après vous (2002), attire 2,5 millions de spectateurs avec Hors de prix. La présence d’Audrey Tautou, quatre ans après Amélie Poulain, ainsi que de Gad Elmaleh, alors auréolé du succès de ses spectacles sur scène, n’y est pas pour rien. À revoir le film aujourd’hui, ce succès peut toutefois surprendre, au regard du niveau général de la comédie française d’alors (aussi abyssal qu’aujourd’hui) et de la finesse d’écriture du film, dont la drôlerie repose moins sur les dialogues et les personnages qu’une bizarrerie d’ensemble.
C’est entendu : Hors de prix reprend les archétypes de la comédie sophistiquée du cinéma classique pour les transposer dans un cadre contemporain. Le récit suit Jean, bellboy d’un palace biarrot, et Irène, une aventurière (comme on disait pudiquement dans les années 30) qui vit aux crochets de riches hommes vieillissants. D’emblée, le film écarte le schéma d’une séduction progressive en lui substituant une situation bien plus sacbreuse : au terme d’une soirée arrosée, Irène couche avec Jean qu’elle prend pour un millionnaire dont elle pourrait tirer de l’argent. Le mensonge, motif central des comédies Salvadori (au point de donner leur titre à …Comme elle respire et De vrais mensonges), devient ici l’instrument d’un franchissement des frontières sociales : Jean et Irène, tous deux prolétaires, se persuadent mutuellement qu’ils roulent sur l’or afin de s’offrir une place, le temps d’une idylle, dans un monde qui s’accorde à leurs désir - celui des palaces. Le film change toutefois de régime après son premier tiers. Un an plus tard, les deux personnages se retrouvent par hasard. Jean, piètre comédien, trahit rapidement son imposture, ruinant du même coup les espoirs d’Irène de retrouver une vie luxueuse, après avoir été abandonnée par son dernier amant. Délocalisée à Nice, l’histoire adopte alors les codes d’une sorte de buddy movie sur fond de concurrence sexuelle. Jean et Irène deviennent tous deux gigolos au service de vieilles carnes bourgeoises, rivalisant d’astuce pour en tirer le maximum d’argent.
Le véritable enjeu du film se révèle alors : plus qu’une modernisation des facéties de la screwball comedy, Hors de prix est une comédie sociale sur la lutte des classes et une forme de "prolétariat du sexe". Le film sert à cet endroit de commentaire malicieux à une remarque d’Irène au début du film : « J’adore regarder les gens travailler. Moi, je ne sais rien faire. » Irène, qui monnaye directement son corps, et Jean, qui vend sa force de travail comme employé de palace, relèvent en effet d’une même logique de dépendance économique à la classe dominante. D’ailleurs, à bien y regarder, les comédies de Salvadori traitent presque toujours, à des degrés divers, de l’argent. Dans Hors de prix, celui-ci remplit une fonction polysémique. Il conditionne d’abord la rencontre, puisque Irène prend Jean pour un rupin. Il permet aussi d’entretenir la romance, comme lorsque Jean offre une pièce d’un euro à sa dulcinée pour prolonger d’une minute le moment passé avec elle. La monnaie devient ainsi l’instrument qui fait communiquer deux mondes : celui des deux personnages, mais aussi celui des travailleurs et des clients. En accumulant l’argent obtenu auprès de sa sugar mommy, Jean acquiert en effet les signes extérieurs de la haute bourgeoisie, au point de se faire passer pour un prince étranger lors d’une soirée mondaine.
Si le mensonge crée une bulle qui protège les héros du monde extérieur, l’argent constitue de s a condition d’un passage entre des univers a priori étanches. Cette idée est figurée de manière allégorique dans une scène où Jean et Irène se retrouvent par hasard côte à côte, dans deux cabines d’essayage mitoyennes. C’est alors précisément le passage d’une pièce d’un euro à travers le rideau qui vient scander ́es différentes étapes du rapprochement sentimental entre les protagonistes. Cette même pièce permettra de clore leur trajectoire morale : une fois libérés de leurs contraintes professionnelles et après s’être avoué leur amour, ils quittent le Sud en scooter et règlent le péage avec elle, bouclant ainsi le parcours de leur relation. Par cette attention donnée aux objets, indices d’une situation sous-jacente que le lecteur sera appelé à déduire, Salvadori se rapproche de Lubitsch, son modèle avoué. Reste qu’il retient autant un style et des motifs (la fameuse Lubitsch's touch) qu’une méthode, faite d’un art de la suggestion et d’un goût pour la perversion des situations. Dans Hors de prix, le cinéaste détourne ainsi les codes de la comédie grand public pour leur conférer une portée critique et sociale inattendue. Autrement dit : Hors de prix opère la synthèse entre comédie sentimentale, le cinéma populaire et une lecture marxiste des rapports sociaux.