Quatre jeunes, une bagnole, une route qui ne se termine jamais et probablement le budget essence le plus avantageux de toute l'histoire du cinéma. It Ends part d'une idée terrifiante dans sa simplicité : quatre potes prennent une mauvaise route et découvrent qu'elle est infinie. That's it. Pas de grand monstre cosmique en CGI, pas de laboratoire secret, pas de vieille dame qui apparaît au troisième acte pour expliquer que jadis la route a été maudite par une tribu d'inwitt, même pas un panneau exposition dump-sur-Loire pour venir expliquer pourquoi tout ce bordel existe. Juste une route avec pour seule promesse - l'éternité.
Là où énormément de films high concept auraient passé 1h30 à chercher comment complexifier leur excellente idée de départ jusqu'à lui faire une attaque cérébrale scénaristique, Ullom opère quelque chose de beaucoup plus malin : le mystère de It Ends n'est pas vraiment de savoir ou va la route, mais ce qu'on devient lorsqu'on comprend qu'elle ne mène peut-être nulle part - la vie quoi, le passage à l'âge adulte, tout ça tout ça, mais plus aboutit que mes vieux mots.
Le film commence donc presque comme une creepypasta de Reddit. James, Day et Fisher retrouvent Tyler et partent bouffer un truc ensemble, discutent de conneries comme quatre jeunes diplômés parfaitement normaux dont les cerveaux refusent encore d'accepter que bientôt leurs conversations tourneront autour des assurances habitation et des taux hypothécaires. Puis Tyler rate apparemment une sortie. Ils font demi-tour. La route est bloquée. Ils s'arrêtent et des dizaines de personnes surgissent des bois en hurlant pour entrer dans la voiture. Ils repartent. Nouveau stop, même bordel. Ils roulent six heures, puis davantage, sauf que l'essence ne descend pas, qu'ils n'ont plus faim, plus sommeil et que la route continue tout droit comme si Dieu avait découvert l'outil ligne sur Photoshop et refusait désormais d'en utiliser un autre.
C'est ici que ce film aurait facilement pu devenir un épisode rallongé de Twilight Zone. Pourtant Ullom prend progressivement une direction beaucoup plus étrange : il commence presque par abandonner son propre film d'horreur. Et bizarrement, c'est là qu'il devient vraiment bon. Parce qu'une fois passée la découverte des règles, notamment ces fameuses 90 secondes avant que les habitants de la forêt viennent transformer chaque arrêt en attaque de zombies sous Xanax, les personnages comprennent progressivement qu'il n'y aura peut-être aucun puzzle à résoudre. Ils interrogent un homme. Rien. Ils fouillent. Rien. Ils théorisent sur le purgatoire, la mort, une malédiction. Rien. Day avoue même avoir tenté de se suicider, James finit par dire à ses amis qu'il les aime comme si le scénario allait soudain reconnaître qu'ils viennent de compléter la quête émotionnelle obligatoire et faire apparaître un portail de sortie mais non. Rien ne change. Et cette absence de réponse n'est pas un trou scénaristique mais bel et bien le scénario.
La route est évidemment la vie, mais ce qui sauve cette métaphore assez évidente, c'est qu'Ullom ne cherche jamais réellement à nous faire croire qu'il vient d'inventer Nietzsche avec un Cherokee. Il s'intéresse surtout aux différentes manières de survivre à l'absurde. Tyler est le premier à abandonner. Après 56 182 miles, il descend et rejoint la forêt. Ce n'est même pas présenté comme une mort spectaculaire ou un sacrifice héroïque. Le mec en a juste... assez. Il préfère arrêter d'avancer plutôt que continuer une route dont il ne verra peut-être jamais la fin. Puis il reste James, Day et Fisher, et c'est probablement la partie que je préfère du film. Ils commencent à vivre dans le problème et le film d'horreur change graduellement en un road movie fataliste vraiment original. Au lieu d'essayer constamment de résoudre la question de la route, ils récupèrent des objets dans les voitures abandonnées, inventent des habitudes, discutent, s'engueulent pour des choses inutiles, rigolent, organisent même leurs sessions quotidiennes où ils gueulent comme des débiles pour évacuer leur frustration. La situation reste absolument cauchemardesque mais, quelque part, ils reconstruisent une existence à l'intérieur. Oui, je trouve que c'est la que It Ends possède une intelligence que beaucoup de films existentiels perdent en voulant absolument paraître intelligents : le sens de la vie n'arrive jamais sous forme de réponse. Il arrive sous forme de gens. Day et Fisher finissent par comprendre que continuer à conduire n'a aucune valeur intrinsèque si toute leur existence consiste à attendre que quelque chose commence enfin.
James, lui, refuse catégoriquement cette idée. Il lui faut une réponse. Une sortie. Un objectif. Quelque chose au bout de cette putain de route qui puisse justifier tous les kilomètres parcourus. Et Phinehas Yoon est vraiment très bon pour faire évoluer ce personnage initialement assez froid et cérébral vers une obsession de plus en plus triste. Il ne conduit même plus pour sortir : il conduit parce qu'admettre qu'il n'y a peut-être rien au bout reviendrait à reconnaître qu'il a passé tout ce temps à chercher une réponse qui n'existe pas. Et là le film réussit son meilleur coup.
James abandonne Day et Fisher et continue seul.
Il dépasse le million de miles. Il voit enfin quelque chose de nouveau : de la pluie. Puis des voitures. Puis une obstruction. Il continue à pied et après tout ce temps, toutes ces théories, tous ces sacrifices, toutes ces personnes laissées derrière lui, James atteint finalement un vieux panneau de merde et la route se termine. Mais c'est tout. Pas de Dieu. Pas de monstre. Pas d'explication. Pas de grand architecte cosmique pour lui remettre son diplôme de protagoniste. Il y a littéralement un panneau qui lui annonce que la route est finie. James obtient exactement ce qu'il voulait depuis le début et découvre que cette réponse ne lui apporte absolument rien.
It Ends transforme alors son titre en petite saloperie philosophique. Félicitations James. Il y avait bien une fin, mais une fin qui ne résout rien. Il reste assis là plus d'une journée, complètement détruit, avant de retourner à la voiture et de manger cette fameuse Clif Bar qu'ils avaient gardée depuis le début. Un détail complètement con qui devient probablement l'un des plus beaux moments du film : il pleure simplement en retrouvant un goût, une sensation, quelque chose de concret après avoir passé une éternité à poursuivre une abstraction. La vie quoi.
Ce final change à mes yeux toute la signification du film. It Ends n'est finalement ni totalement nihiliste ni réellement pessimiste. La route n'a aucun sens, oui. L'univers ne donne aucune réponse, oui. Mais Ullom ne conclut pas pour autant que rien ne compte. C'est presque l'inverse. It's the journey that counts, in a way. C'est simple, probablement même un peu trop simple, mais suffisamment sincère pour que ça fonctionne sur moi. Et heureusement, parce que tout n'est pas parfait non plus. Le principal problème, c'est qu'entre son excellente introduction et sa très bonne dernière partie se trouve parfois... beaucoup de route. Le film fait volontairement ressentir la répétition aux personnages mais il nous la fait également subir et, concept philosophique ou pas, regarder des gens discuter dans une voiture pendant une heure reste regarder des gens discuter dans une voiture pendant une heure. Certaines conversations sont excellentes, d'autres donnent davantage l'impression qu'Ullom a posé quatre potes devant une caméra. Le film flirte aussi dangereusement avec le syndrome du si vous trouvez ça vide c'est parce que vous n'avez pas compris que le vide est le sujet, excuse extrêmement pratique permettant théoriquement de transformer n'importe quelle merde en oeuvre d'art. Certains éléments auraient mérité d'être davantage développés, notamment les gens dans la forêt, dont le fonctionnement reste volontairement abstrait mais qui donnent parfois l'impression d'appartenir à une version plus horrifique du film progressivement abandonnée en cours de route. J'aurais également aimé que Day et Fisher disposent individuellement d'un peu plus de matière. Akira Jackson et Noah Toth sont très naturels et leur duo fonctionne justement parce qu'ils donnent l'impression d'avoir réellement passé des années ensemble, mais dès que James devient clairement le centre philosophique du récit, les autres deviennent presque davantage des positions existentielles que des personnages totalement développés. Mitchell Cole a moins de temps avec Tyler mais son départ fonctionne justement grâce à sa banalité. Il n'y a pas de musique énorme ni de monologue de quinze minutes sur le sens de l'univers Il arrête. C'est probablement la première réponse proposée par le film à l'absurde : si la route n'a pas de destination, pourquoi continuer, la position de Day et Fisher et propose une deuxième avec Tyler qui semble abandonné mais que l'on voit brièvement cracher et se remettre en route un sourire aux lèvres, comme pour dire qu'il ne laisserait pas 4 portières être son cercueil. James choisit la troisième : continuer jusqu'à obtenir une réponse. Et après avoir essayé cette troisième possibilité jusqu'au bout du putain de bout, il revient finalement vers quelque chose qui ressemble davantage à la deuxième. Vivre et s'adapter.
Techniquement, Ullom fait également beaucoup avec très peu. Tourner quasiment tout un film dans et autour d'une voiture avec quatre acteurs aurait pu rapidement ressembler à un projet étudiant dont le réalisateur assure à tout le monde que la claustrophobie est volontaire mon frère, mais le cadre évolue suffisamment, la lumière et l'extérieur deviennent suffisamment inquiétants et surtout le montage trouve un rythme assez particulier pour que le dispositif conserve une vraie personnalité. Il y a quelque chose de presque confortable qui finit par naître dans cette voiture alors que l'extérieur représente littéralement l'inconnu absolu. Le Jeep devient progressivement leur maison, leur salon, leur prison et leur monde entier. Et le casting vend énormément le concept. Phinehas Yoon porte la seconde moitié sans tomber dans le grand numéro de mec torturé regardant intensément l'horizon pour nous faire comprendre qu'il réfléchit très très fort. Akira Jackson apporte probablement le plus de fragilité au groupe, Noah Toth son naturel et son humour, Mitchell Cole une lassitude plus silencieuse et brutale. Leur plus grande réussite reste cependant collective, leur amitié est profondément crédible. Et pour un film dont le véritable sujet est finalement la valeur des gens avec lesquels on traverse l'existence, c'était probablement la seule chose qu'il ne pouvait absolument pas rater. It Ends ne réinvente donc pas l'existentialisme, mais propose une belle histoire sur ce sujet. C'est un premier film imparfait, parfois répétitif, parfois tellement amoureux de sa métaphore qu'on voit presque Ullom lui tenir la main pour traverser la route, mais aussi étonnamment sincère, drôle, humain et surtout suffisamment intelligent pour ne jamais massacrer son mystère avec une explication finale. On ne saura pas qui a créé cette route, pourquoi elle existe, pourquoi la voiture fonctionne éternellement, ce que sont exactement les gens dans les bois ou quelles règles cosmiques administrent cette départementale, et finalement on s'en branle presque.
On passe notre vie à imaginer qu'une fois le prochain diplôme obtenu, le prochain boulot décroché, le prochain objectif atteint, le prochain problème réglé, alors quelque chose commencera. Alors on sera arrivé. Alors tout prendra sens. It Ends prend cette obsession et l'étire sur plus d'un million de miles.
Au fond, It Ends parle moins de la peur de mourir que de celle de vivre sans savoir exactement pourquoi. Alexander Ullom n'a pas forcément la réponse et possède l'intelligence artistique de ne pas prétendre l'avoir. Il propose simplement qu'entre le début et la fin, il reste une voiture, quelques discussions complètement connes et des gens qu'on aime.
It Ends ? Oui. Mais entre-temps, It Lives.