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le 17 nov. 2019
SuivreCadres et supérieurs
L’académisme est rarement un attribut flatteur : si l’on y reconnait un certain savoir-faire, une solide culture des codes et, dans le cas présent, un sens aigu de la reconstitution historique, le...
Ce film me faisait un peu peur… Rien que le titre, pas fin pour un souhait, m’inquiétait quant à la tournure de l’oeuvre (même s’il y a une dimension commerciale derrière ce titre : « J’accuse », de Zola, cela nous parle à tous).
Et j’ai été plutôt agréablement surpris, car c’est un vrai bon film, redoutablement efficace. Tout n’est pas parfait, évidemment, et le reproche que je ferais, c’est que Polanski parfois falsifie l’histoire à sa guise ; je pense notamment au traitement du personnage d’Émile Zola et la manière dont il amène la genèse de l’écriture de cet article si célèbre. A ma connaissance, Picard n’a jamais rencontré Zola, et je trouve ça un tantinet bien-pensant. Le processus créatif d’un tel article est bien plus compliqué que ce que Polanski veut nous faire croire…
Mais si l’on fait abstraction de quelques erreurs historiques (erreurs n’est peut-être pas le bon terme d’ailleurs), le film est vraiment bon. Si le personnage de Zola m’a quelque peu agacé (heureusement, nous le voyons peu), j’ai beaucoup aimé le traitement de Dreyfus. J’avais peur que son personnage soit trop présent, monopolise le film dans une oeuvre tire-larme et il n’en est rien, nous le voyons finalement très peu et Polanski évite en cela le piège du larmoyant, du misérabilisme et de la victimisation. Il permet à son film d’être totalement palpitant et passionnant ; car on y retrouve les tonalités du thriller qu’affectionne tant Polanski (que ce soit Le Locataire, Cul-de-sac ou même le plus récent The Ghost Writer), et l’on suit l’enquête avec passion car tout est bien ficelé, tout est bien écrit, il n’y a pas de lourdeurs, je dirais même que le film s’autorise une certaine lenteur (apparente certes), usant de peu d’artifices pour en faire une oeuvre totalement saisissante - j'ai particulièrement aimé la photographie et sa tonalité grisâtre. D’autant plus que Polanski évite un autre piège avec le personnage de Picard ; il ne fait pas de se personnage un antisémite qui basculerait tout d’un coup du côté de la cause juive. Le colonel Picard ne s’intéresse qu’à l’affaire, qu’aux multiples mensonges et falsifications qui hantent la condamnation de Dreyfus. Le Colonel Picard est un être éthique ; il a un certain sens de la justice militaire qui le pousse à aller au bout de cette mascarade ; ce n’est pas pour autant que la personne de Dreyfus lui est sympathique, et que la cause juive devienne une de ses préoccupations. En cela, la dernière scène est assez forte, car finalement, aucun lien ne s’est crée entre Dreyfus et Picard.
C’est donc un film tout à fait passionnant, où Polanski arrive, avec un travail formel d’un grand esthétisme, à nous immerger dans l’oeuvre et à la rendre captivante. Le terme haletant n’a jamais été aussi vrai que pour ce genre de films. Après, je parlais de lacunes historiques, et une autre chose m’a quelque peu déçu ; c’est que j’aurais aimé que Polanski creuse encore plus le côté politique de son oeuvre. Finalement, ce n’est pas son propos, Polanski s’intéresse à l’enquête d’un point de vue factuel, mais ce n'est pas une véritable oeuvre de politique et encore moins une oeuvre d'histoire. L’Affaire Dreyfus est bien plus compliquée que ce que nous montre Polanski, et surtout, elle est un point de bascule tellement important dans l'histoire de France ! J’aurais aimé voir les différentes entités politiques s’affronter (car on ne voit que de petites séquences un peu ratées parfois - comme la scène de l'autodafé antisémite - concernant les violences politiques de l'affaire), voir un vrai film d’histoire en somme. Je ne dirais pas que le film est manichéen... Comme je l'ai dit, Polanski évite plusieurs pièges de ce genre. Mais malgré tout, je trouve qu'il ne s'intéresse que trop peu aux anti dreyfusards et ne retranscrit pas forcément la portée de l'Affaire. L’Affaire Dreyfus est ce grand moment fédérateur, il se fait l’étendard des fameux droits de l’homme, c’est un moment majeur d’engagement qui marque toute une génération politique ; n’oublions pas que cette mobilisation autour de Dreyfus aboutit pour la première fois à l’association d’un socialiste dans la fondation d’un « gouvernement de défense républicaine » en la personne de Millerand, qui deviendra même président au début du XXe siècle. C’est le moment où l’équité et la justice combattent la raison d’État. C’est ce moment où un nombre considérable d’intellectuels de gauche deviendront pacifistes, mais surtout, antimilitaristes. Car finalement, le grand changement qu’il y ait eu, en France (très grossièrement bien sûr), pendant l’Affaire Dreyfus, c’est que pour être de gauche, il fallait alors être dreyfusard (alors qu’avant, il fallait simplement être républicain), ce qui pose problème vu que beaucoup de figures de gauche, et surtout d’extrême gauche sont antisémites (surtout pas anticapitalisme, du moins l’extrême gauche de Jules Guesde, qui revendiquera lui-même d’ailleurs qu’il reste anti-dreyfusard en considérant que tout cela est une affaire bourgeoise).
J’ai donc à la fois été déçu et agréablement surpris. Déçu car Polanski, finalement, ne nous propose pas une oeuvre d’histoire - l’histoire étant l’une de mes passions. Ce film est avant tout un thriller. Mais agréablement surpris, car Polanski évite de nombreux pièges larmoyants, et fait de son film une oeuvre vraiment efficace, épurée, et fait jouer à merveille Jean Dujardin. Polanski revient à un Cinéma qu'il maîtrise parfaitement. Film passionnant donc, mais je reste sur ma faim, car l’oeuvre manque d’un véritable examen politique d’une des périodes les plus importantes de la France post 1789.
Créée
le 1 févr. 2020
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le 17 nov. 2019
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le 10 nov. 2019
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