Dune est une œuvre très complexe, restée longtemps réputée inadaptable, jusqu'à la trilogie Villeneuve. Alejandro Jodorowsky est le premier réalisateur de films à avoir tenté cet exercice hautement risqué, avec le soutien du producteur Michel Seydoux. C'était pour lui l'œuvre ultime, "le meilleur film de toute l'histoire du cinéma" selon ses dires, et il a bien failli y arriver.
Petite mise en contexte historique
Avant de faire du cinéma, Alejandro Jodorowsky était metteur en scène de théâtre. C'est en 1962 qu'il commence à faire du cinéma. Le premier film de Jodorowsky, Fando y Lis, sort au cinéma en 1968. Ses images étaient si provoquantes que cela a causé un scandale total et qu'il y eût des émeutes dans le public lors de sa projection au festival mexicain d'Acapulco. En 1970 sort son film El Topo, qui lance la mode des midnight movies. Ce sont ces films qui, dans les années 70, passaient au cinéma à minuit ou plus tard dans la nuit parce qu'ils étaient trop "underground" pour le grand public ou dont certains passages pouvaient faire l'objet de la censure (trop de violence, de sexe, drogue, etc.). En 1973, son film La Montagne Sacrée sort au cinéma. C'est le premier film qu'il a pu faire en se sentant libre de faire ce qu'il veut grâce au précédent succès d'El Topo. En 1974, il contacte Michel Seydoux pour travailler avec lui et ils choisissent d'adapter Dune au cinéma. Il lit alors le livre d'une traite sans s'arrêter du début à la fin avant de se décider définitivement à faire cette adaptation (Jodorowsky et Moebius, Métal Hurlant n° 107, 1985).
L'aventure commence.
Un mysticisme cinématographique
Alejandro Jodorowsky voulait faire l'adaptation de Dune au cinéma pour en faire un objet sacré qui ouvrirait les esprits comme le ferait le LSD que beaucoup de personnes prenaient à cette époque. Prévu pour durer dix heures, voir plus, le film aurait été un véritable tripe psychédélique en lui-même.
"Je voulais faire un film qui donnerait aux gens qui prenaient du LSD à cette époque les hallucinations liées à la drogue, mais sans halluciner. Je ne voulais pas qu'ils prennent du LSD, je voulais fabriquer les drogues au cinéma et changer la mentalité du public."
Pour lui, l'art avait une dimension sacrée, l'expression artistique passait toujours avant les considérations techniques ou économiques d'un film. Il s'est toujours battu pour la liberté des artistes et pour "ouvrir l'esprit de l'industrie" comme il le dit lui-même.
"Avec Dune, mon ambition était énorme. Je voulais créer un prophète pour changer les jeunes esprits du monde entier. Pour moi, Dune allait être le chemin de Dieu, un Dieu artistique, cinématographique. Pour moi, il ne s'agissait pas de faire un film, c'était quelque chose de plus profond, de sacré, de libre, avec une nouvelle perspective. Ouvrir l'esprit !"
Selon lui, un artiste n'avait pas à se faire dicter ce qu'il fait, peu importe que son art soit celui de cinéaste et que cela mette en jeu des millions de dollars tout en impliquant un grand nombre de personnes. L'œuvre passe avant tout le reste, sans concession. C'est ce qui fait la légende et la renommée de ce film, mais c'est peut-être aussi une partie de ce qui a causé la perte de ce film qui enthousiasmait pourtant tout le monde lors de sa création.
Un casting hors du commun
Pour le casting de son film, Jodorowsky avait réuni une équipe tout aussi exceptionnelle que le film lui-même.
Dans le rôle de Leto Atréide, David Carradine, que Jodorowsky avait choisi après l'avoir vu ingurgiter d'un seul coup un pot entier de 500 grammes de vitamines E.
Dans le rôle de Paul Atréide, il y avait son fils Brontis Jodorowsky à qui il a fait subir avec le maître d'armes Jean-Pierre Vigneau un entraînement extrêmement intensif aux arts martiaux (incluant combats aux vrais couteaux et à d'autres armes) de huit heures par jours, 7 jours sur 7, pendant 2 ans. Il a aussi reçu un enseignement du "presque mentat" Michel de Roisin : "Je me rappelle l'avoir vu donner à Brontis une leçon sur la fable La Cigale et La Fourmi qui a duré plus de quinze jours... A travers les vers, il a décrit toute une époque et ses civilisations." (Jodorowsky et Moebius, Métal Hurlant n° 107, 1985).
Pour l'Empereur Shaddam IV Corrino, Jodorowsky et Seydoux parviennent à convaincre Salvador Dalí de jouer dans le film. Celui-ci accepte à condition d'être l'acteur le mieux payé d'Hollywood : il réclame 100 000 dollars de l'heure de tournage. Jodorowsky propose alors de l'amadouer avec une offre encore plus alléchante, mais piégeuse. Il lui propose d'être payé 100 000 dollars par minute à l'écran. Il accepte alors sans savoir qu'il ne passera pas plus de 5 minutes à l'écran. Une autre de ses conditions est que son rôle soit construit selon ses propre idées. Il ne veut pas lire le script parce que "Mes idées sont meilleures que les vôtres"... Ils se mettent alors d'accord ainsi : Jodorowksy : « Si j'étais un riche propriétaire et que je disais de me peindre ce que vous vous voudriez mais dans une forme de tableau octogonale, vous le feriez ? » Dalí : « Oui » . Jodorowski : « Alors, c'est possible de travailler ensemble, je vous dirigerais en vous posant des questions (la forme) et vous me répondrez comme vous voulez avec des actions » (Jodorowsky et Moebius, Métal Hurlant n° 107, 1985).
Pour le rôle de la Princesse Irulan, Jodorowsky a l'idée d'engager Amanda Lear, la "muse" de Dalí qu'il rencontre à un dîner lors duquel il était question de discuter de Dune avant de l'engager pour ce film. Occasion lors de laquelle elle mettra Jodorowski en garde contre Dalí qu'elle décrit elle-même comme un "destructeur d'œuvres masochiste qui a la perfection en horreur". Il ne l'a pas écouté, et cela fait probablement partie des raisons pour lesquelles le film n'a été accepté par aucun studio. Les exigences de Dalí en termes de mise en scène et de scénario étaient encore plus folles que les idées de Jodorowsky.
Pour le personnage de Fey'D Rautha, Jodorowsky voulait pour ce rôle de séducteur cruel une icône du rock, quelqu'un dont la simple présence physique incarnerait la décadence des Harkonnen. Il a alors choisi Mick Jagger qui lui répondit simplement et sans réfléchir : "d'accord".
Orson Welles, que Jodorowsky admirait profondément, aurait été le Baron Harkonnen en personne : massif, manipulateur, écrasant. Celui-ci aurait d'abord vivement refusé, mais aurait fini par accepter quand Jodorowsky lui proposa que son restaurant parisien assure la restauration durant tout le tournage.
Pour savoir quels étaient les acteurs choisis ou pressentis pour les autres rôles, consultez l'article Dune (unreleased film)sur le Wiki de Dune.
La création du film
Selon Jodorowsky, une adaptation cinématographique d'une œuvre littéraire ne doit pas rester fidèle à l'œuvre d'origine. Ce doit être quelque chose de nouveau, qui raconte l'histoire selon un autre point de vue, voir même être la proposition d'une version alternative de l'histoire. Sinon, à quoi bon faire une adaptation ? La version de Dune par Jodorowsky prend donc certaines libertés avec l'œuvre originale. Notamment à la fin du film, où Paul Atréide meurt. Sa conscience devient alors une conscience universelle et il s'exprime à travers chaque personne faisant partie de ses fidèles. Sa conscience est même incarnée par la planète Arrakis qui se transforme physiquement, d'abord avec l'apparition d'un anneau bleu autour d'elle, puis en devenant une planète luxuriante complètement verte. Cela traduit sa volonté d'en faire quelque chose de surréaliste, que ce film soit un tripe psychédélique. Une autre différence avec le livre est le fait que le château des Harkonnen prend la forme d'un baron Harkonnen géant, symbolisant son égo démesuré.
Pour faire le story board, Jodorowsky fait appel à Jean Giraud (Mœbius), inspiré par sa bande dessinée Blueberry. Une fois le story board terminé, ils en ont envoyé un exemplaire à chaque studio de production. À chaque fois, ils trouvaient ce film très bien et étaient impressionnés par le niveau de détails totalement inédit de ce storyboard prenant alors la forme d'un énorme livre. Ils avaient fait un travail de story board aussi poussé afin de mettre en confiance les studios, mais aucun n'a validé la production du film. Cela tout simplement parce que c'était trop différent de ce qui existait déjà, alors les studios avaient peur que ça ne marche pas auprès du public. Peut-être que si Jodorowsky avait accepté de faire quelques concessions, il aurait pu être accepté par au moins un studio de cinéma...
L'influence du Dune de Jorodowsky sur le cinéma
Selon Richard Stanley, le Dune de Jodorwsky est le plus grand film parmi ceux n'ayant jamais existé, et le seul à avoir eu une influence durable sur la société malgré sa non-existence. Et selon Devin Faraci, c'est le film ayant été le plus en avance sur son temps. Il voulait faire à cette époque des choses que même Georges Lucas n'oserait pas tenter des décennies plus tard dans sa prélogie Star Wars. Nicolas Winding Refn pose une question très intéressante : et si ce film avait été le premier space-opéra de ce genre nouveau pour l'époque à être diffusé, avant même Star Wars, cela aurait-il changé quelque chose à ce qu'est aujourd'hui l'industrie hollywoodienne des block-busters de science-fiction ? Peut-être... Quoi qu'il en soit, même s'il n'a jamais pu être diffusé, ce film a tout de même eu une influence durable sur nous et notamment sur les cinéastes, qui s'en inspirent encore aujourd'hui.
Dans Star Wars (1977) par exemple, il y a de nombreuses références au travail de Jodorowsky, et même directement au roman de Dune. Par exemple, la façon dont les combats au sabre laser sont conçus ainsi que la forme des casques des stormtroopers viennent du Dune de Jodorowsky. Mais ce n'est pas le seul film à s'en être inspiré. L'affichage d'informations sur l'environnement dans le champ de vision qu'on peut voir dans Terminator (1984) et beaucoup d'autres films vient directement de ce qui a été fait pour les mentats dans le story board de Dune. Alien (1979) avec son décors et ses monstres fait par Giger en s'inspirant du travail qu'il avait fait lui-même pour la planète Harkonne ; Flash Gordon (1980) avec ses décors exubérants et très colorés reprenant la structure de ceux du palais de l'Empereur Shaddam IV ; Les Aventuriers de L'Arche Perdue (1981) avec ses pièges mécaniques dans le palais évoque ceux du chemin menant au château Harkonnen ; Les Maîtres de L'Univers (1987) dont le chateau de Grayskull ressemble à celui des Harkonnen ; Contact (1997) avec son grand plan séquence galactique en ouverture ; Prometheus (2012) avec sa montagne ressemblant au château Harkonnen, conçue par Giger, qui avait lui même travaillé sur Dune, etc... Tous ces films ramènent à la vie cette œuvre avortée qu'est le Dune de Jodorowsky. C'est la seule fois dans l'histoire qu'un film a été autant avancé pour ne pas être abouti au final. Mais c'est peut-être aussi pour cette raison que ce film a eu une si grande influence sur le cinéma. Le story board du Dune de Jodorowsky a forcément circulé à Hollywood, Seydoux comme Jodorowsky en sont convaincus. Ce dernier ira même jusqu'à dire que le film avait été saboté par Hollywood parce qu'il était présenté par des français (Dune Wiki) Alors, des gens n'ont cessés de copier des idées présentes dans ce story board, soit parce qu'ils auraient vraiment voulu que ce film soit produit, soit pour être les premiers à reprendre une idée et ainsi passer aux yeux du public pour ceux qui y ont pensés en premiers.
Dans cette même idée de ramener à la vie son film, Alejandro Jodorowsky a fait avec Mœbius le roman graphique L'Incal qui reprend une grande partie des images du storyboard de son film. Un autre artiste, Juan Gimenez, a fait un roman graphique inspiré du Dune de Jodorowsky nommé Les Métabarons.
Alejandro Jodorowsky a ainsi contribué à faire de Dune une œuvre aux multiples facettes. Une œuvre une peu présente partout sans exister, qui, par son absence, a rendu de nombreux films meilleurs. Sans que l'on ne le sache, on voit cette œuvre à travers d'autres, comme le spectre d'un fantôme cinématographique qui, un jour peut-être, sera ressuscité par quelqu'un d'autre, comme Jodorowsky s'y laissait à rêver dans une interview de ce documentaire. Ce Dune-là n'a pour l'instant jamais vu le jour, mais un autre, celui de Denis Villeneuve, a montré qu'on peut adapter ce roman au cinéma et que cela peut être un véritable succès. De quoi encourager la réalisation du plus grand rêve d'Alejandro Jodorowsky.
Pour aller plus loin
- Alejandro Jodorowsky et Mœbius, Dune : le film que vous ne verrez jamais. Métal Hurlant n° 107, 1985, dans The Wayback Machine. (cité dans la critique)
- Anne Besson, Laurent Genefort et Romain Lucazeau, Dune, un livre-univers. C'est plus que de la SF (table ronde extraite du Festival Dune des 18 et 19 septembre 2021).
- Dune (unreleased film). Dune Wiki. (cité dans la critique)
- Jodorowsky's Dune deleted scenes (North American DVD)
- Le fossoyeur de films, L'après-séance - Jodorowsky's Dune (+ rencontre), 2026.
- Laurence Remila et Greg Kozo, L'interview Mastertech d'Alejandro Jodorowsky. Magazine Technikart, 2021.
- Liste Sens Critique sur le Casting du film.