Dans les années 1950, un institut suédois d'"efficacité domestique" (qui renvoie aux vraies recherches du Hemmens forskningsinstitut, né du fonctionnalisme et du rêve de moderniser le foyer en Suède) envoie des enquêteurs en Norvège pour cartographier les mouvements des hommes vivant seuls dans leur cuisine.
Le protocole est un petit bijou de bêtise : installer l'enquêteur sur une chaise d'arbitre, au-dessus de l'habitant, et interdire la parole, l'échange, la rencontre. Regarder, consigner, surtout ne pas contaminer la donnée. Traduction : transformer une existence en tableau Excel.
Bent Hamer filme ce dispositif avec une sécheresse vraiment tendre. La chaise haute ressemble à une caricature de panoptique : l'un voit, l'autre est vu, et le pouvoir se déguise en neutralité. Le film ne dit rien explicitement : il suffit d'un homme perché sur sa chaise comme un gardien de prison, d'un carnet qui gratte en arrière-plan et d'un corps "observé" qui commence à modifier ses mouvements. Pas pour gagner du temps, mais pour reprendre la main sur sa liberté. On comprend très vite que la moindre cuillère déplacée devient une question de souveraineté. Ou ce trou percé dans le plafond : l'observé observe l'observateur, l'étude s'effondre et l'amitié commence.
C'est là que Kitchen Stories devient plus fin qu'une simple satire de la bureaucratie. Il ne dit pas "la science est ridicule" : il montre plutôt le fantasme post-guerre que chaque geste peut être optimisé, que chaque vie peut être rendue lisible, donc gouvernable et, surtout, l'inévitable échec de cette simplification dès qu'elle rencontre un humain réel. Face au protocole, le quotidien invente des tactiques minuscules, des micro-déviations. Juste assez pour rappeler qu'une cuisine n'est pas un tableau Excel et qu'une personne ne se résume pas à ses mouvements.
Le plus beau : la comédie n'écrase personne. Hamer ne se moque pas de la solitude, il la laisse exister dans les intérieurs clairs, la neige, les pauses, une pudeur scandinave où l'amitié arrive par frottements lents et doux. Le film part d'un fantasme très "État-providence-ingénierie-protocole" : rendre les existences lisibles, convertibles en schémas, comme si la cuisine était un plan et l'homme une somme de mouvements. Sauf que le quotidien répond autrement : par des détours, des habitudes qui dévient, des micro-gestes qui résistent.
Ce que Hamer filme, au fond, c'est la limite des grilles d'évaluation : elles voient des lignes, pas ce qui fait qu'une ligne devient un rituel, qu'un geste devient un langage.