Vingt ans après sa mort, la figure du faussaire de légende Jan Bojarski s’effaçait doucement. Le voilà soudain revenu sur le devant de la scène. Étonnant : malgré la puissance romanesque de son parcours, aucun film, aucun roman n’avait encore osé s’en emparer. Lui-même n’a jamais écrit ses mémoires. Le long-métrage de Jean-Paul Salomé lui redonne vie, sous la forme convenue d’un biopic chronologique, de bonne facture, qui n’hésite pas à explorer quelques thématiques transversales comme celles de l’intégration du personnage, semée d’embûches , ou des convenances sociales dans la France des années 50-60 (dans la famille, dans la Police, etc.) La narration suit la traque acharnée engagée par un commissaire, André Mattei, sous haute pression politique, pour retrouver le faux-monnayeur qui inonde le pays de ses reproductions quasiment indétectables de billets de banque. Dans le rôle du policier, il y a Bastien Bouillon (que l’on a déjà vu plusieurs fois en enquêteur, notamment dans La nuit du 12), qui campe à merveille ce flic élégant et désabusé qui échoue pendant des années à retrouver le faussaire ; dans le rôle de Bojarski il y a Reda Kateb, l’un des acteurs les plus sensibles de sa génération, qui incarne un petit artisan de la fausse monnaie, discret et torturé. Il ne faut pas attendre ici des personnages grands et romantiques. L’enquêteur ne mène pas de croisade pour le Bien, mais cherche à coincer un type qui contrevient à la loi, et le petit voyou n’est qu’un petit voyou, avec une âme d’artiste, mais pas un génie du crime. Le film manque cependant, comme c’est trop souvent le cas, de personnalité. La caméra tourne, les lumières sont faites, les acteurs sont là, dirigés, mais on attend une étincelle de mise en scène qui ne vient pas trop. Pour filmer une telle épopée noire des Trentes Glorieuses on attendait un film qui cherche à se hisser sur les sommets, auprès de Melville ou de Verneuil. On restera au camp de base. On regrette aussi que la complexité bojarskienne ne soit pas davantage explorée : mais pourquoi donc un type avec un tel talent s’est enfermé dans sa vie comme dans un piège, qui l’a amené à vivre traqué, à se méfier de tout le monde, à mentir à tout le monde, et à sillonner la France - en trains de nuit - pour écouler sa production ? Par nécessité ? Par défi technique ? Ou par cette obsession de laisser une trace – une signature que lui seul (et aujourd’hui les collectionneurs) reconnaîtrait ? Un mystère… que le film effleure.
par François-Xavier Ajavon (linktr.ee/fxajavon)