[Critique à lire après avoir vu le film]

L'affiche, cette composition "florale" mettant en valeur les acteurs et quelques éléments de l'histoire, est typique des films américains actuels. Jean-Paul Salomé a-t-il voulu s'inscrire dans la tradition du film noir américain ? Ou dans la veine d'un Melville, qui sut se la réapproprier ? Possible. Il a choisi de nous conter le destin d'un célèbre faux monnayeur, qui échappa de longues années à la police avant de se faire pincer puis de connaître, tardivement, la gloire, en étant surnommé "le Cézanne de la contrefaçon". L'un de ses "Napoléon" fut ainsi vendu aux enchères chez Drouot pas moins de 7 000 €.

Une victime du racisme ambiant

L'affaire Bojarski (prononcer "Boyarski"), c'est débord le destin d'un brillant ingénieur polonais qui, juste après la guerre, se heurte au racisme de la société de l'époque. Voilà qui rappelle, côté français, The Brutalist de Brady Corbet - le souffle épique en moins, Jean-Paul Salomé faisant plutôt dans la modestie, à l'instar de son héros. Bojarski, donc, voit ses brevets refusés au motif que, sans papiers, il "n'existe pas". Ce Géo Trouvetou a tout de même inventé, nous apprend le film, le stylo qui ne fuit jamais, le déodorant à billes et la cafetière à dosette jetable ! (Cette dernière invention raconte d'ailleurs l'époque des Trente Glorieuses où toute considération écologique est absente : "c'est bon et c'est pratique" comme dit Bojarski, tel est le mantra, et qu'importe les déchets occasionnés. Idem avec le stylo anti-fuite, qui commence à intéresser un grand patron du secteur lorsque Bojarski lui explique qu'il est jetable...)

De la même façon que, de nos jours, les gosses des banlieues rejoignent le business de la drogue à force de se voir refusés en raison de la consonance de leur nom et/ou de leur couleur de peau, Bojarski se laisse embrigader par un gangster. Notre homme, lui, n'en est pas un : l'ouverture du film, sur le sanglant holdup d'un fourgon de la Banque de France pour dérober le papier, est une fausse piste. Au départ, il s'agit simplement de faire vivre sa famille, comme tant d'hommes de cette génération : en bon père de famille.

Un homme ordinaire

Suzanne (Sara Giraudeau), qu'il a épousée, est une femme de caractère puisqu'elle n'hésite pas à rembarrer des soldats allemands alors que la guerre n'est pas terminée. On constatera que l'amour lui fait perdre cette belle indépendance d'esprit : elle acceptera de son mari qu'il élude toute question sur son activité pendant de longues années. Bojarski veut-il protéger sa femme en évitant de la rendre complice s'il est pris ? Pense-t-il qu'elle désapprouvera son activité (ce qui sera effectivement le cas) ? Les secret, vis-à-vis de Suzanne d'une part et de la police d'autre part, se répondent. Suzanne par découvrir le pot-aux-roses, annonçant la chute du faussaire.

Deux enfants sont nés de cette union, que Bojarski a à cœur de gâter également. Mais rien ne remplace la présence d'un père, comme le lui signifiera vertement sa fille à l'adolescence. Tout à fait représentatif d'une époque où les pères étaient beaucoup moins impliqués dans l'éducation des enfants qu'aujourd'hui.

Cette thématique du film s'exprime en montage alterné, entre des scènes de sa vie familiale et le patient travail d'orfèvre que mène Bojarski. Les premières, assez banales, peinent à captiver, sans doute parce qu'elles reprennent pas mal d'attendus : dîner en famille ou entre amis, mère débordée qui craque, beaux-parents bourgeois conservateurs à fuir, parenthèse enchantée lorsqu'on se met à danser sur la radio chez soi, rapports sexuels qui vous prennent comme une envie irrépressible... On a déjà tant vu cela.

Du côté secret de la vie de Bojarski, Salomé s’emploie à entretenir le suspense quant à ce héros très discret échappant toujours de justesse aux mailles du filet. Avec un succès relatif.

- Un épisode chez le boucher où le faussaire, ayant refilé en paiement l'un de ses premiers faux billets, se voit rappeler par la patronne... qui lui signifie qu'il a oublié son poulet (jeu sur la polysémie du mot ?!). Aucun suspense pour le spectateur attentif qui aura remarqué, juste avant cette interpellation, le poulet laissé sur le comptoir...

- Un autre, au sortir d'une boîte de nuit, où Bojarski est arrêté par les flics en ayant dans la poche intérieure de son manteau un croquis de billet de banque. Episode assez invraisemblable : cet homme si prudent dessinerait en public un billet ?

- Un troisième, lorsqu'un contrôle de police le force à ouvrir sa valise. Il sera sauvé par une diversion... à laquelle on s'attendait un peu.

Quelques détails interrogent : on sait que l'histoire est réelle, mais on a tout de même du mal à admettre qu'un homme aussi prudent et rusé se lance dans un parcours méthodique pour s'approvisionner en papier à cigarette de marque OCB, partant du sud de la France et remontant jusqu'à Vichy (symbole !), où on parvient à deviner qu'il se trouvera - en tombant sur la bonne date et la bonne heure ! Mais il s'en sortira de nouveau, en s'échappant - autre classique - par la fenêtre des toilettes.

La chute viendra de son copain Dow (Pierre Lottin, dans un Nième rôle de prolo, cultivant un français teinté d'accent qu'il parvient bien à tenir). Cette issue était annoncée dès le départ puisque c'est lui qui avait signalé au gangster les qualités de contrefacteur de Bojarski, obligé, de ce fait, de collaborer avec le caïd. Sentant le danger, notre héros commence par couper les ponts avec Dow, avant de renouer la relation devant les difficultés de ce petit malfrat criblé de dettes. On ne peut que penser ici à Mélodie en sous-sol, dans lequel le boss Gabin ne cessait de rappeler les règles de prudence à cette tête brûlée de Delon.

Une obsession dévorante

Cet artisan acharné à réaliser des billets supérieurs à l'original ("je trouvais que son regard manquait de vie" commente-t-il à propos du Napoléon), aiguillonné par l'illégalité de son activité, va peu à peu tomber dans l'addiction. Bojarski jure cent fois à sa femme qu'il va bientôt arrêter. Celle-ci finira par prendre un amant, péripétie classique qui nous vaut une nouvelle invraisemblance : pourtant prise en flagrant délit, Suzanne reprend immédiatement le dessus en invoquant la vie que lui fait mener son mari. Mieux, toute colère a disparu pour ce dernier qui cherche même à lui faire l'amour... Hum. Quoiqu'il en soit, un divorce finira par s'ensuivre, dont l'acte sera déchiré en prison par Suzanne qui a changé d'avis. Le charme des criminels ?... Si le film n'était tiré d'une histoire vraie, on crierait à l'invraisemblance. La réalité a parfois des allures de grosses ficelles scénaristiques...

"Tu te crois plus malin que tout le monde ?" lui avait lancé Suzanne. "Oui", avait simplement rétorqué son homme. Sans Dow, peut-être n'eût-il jamais été découvert. Pourtant notre Icare s'était approché très près du soleil.

Ce soleil, c'est Mattei, l'un des meilleurs flics de France, incarné par un Bastien Bouillon très tendance dans le cinéma français (révélé, tout comme Pierre Lottin, dans La Nuit du 12 de Dominik Moll). Les deux figures s'opposent dialectiquement : Bojarski est gagné par l'hubris de surpasser les versions toujours plus sophistiquées de billets de la Banque de France, Mattei est dévoré par l'obsession de coincer son voleur ; Mattei a la célébrité mais ne parvient à rien, Bojarski réalise une grande œuvre mais est contraint de rester dans l'ombre, "comme le nègre d'un Goncourt" lui lancera son adversaire. Jean-Paul Salomé ne résiste pas à les faire se confronter : d'abord par un coup de fil que donne Bojarski de sa chambre d'hôtel, puis carrément au bar de l'hôtel vichyssois où les deux hommes se retrouvent par hasard. On pense ici à la scène de duel verbal entre Pacino et de Niro dans le Heat de Michael Mann. Comme sa proie qu'il ignore avoir en face de lui, Mattei reconnaît que son obsession se traduit par une vie privée en lambeaux.

Un flic obsédé par son enquête ? On peut penser à de nombreux films (La Nuit du 12 par exemple) mais le nom de ce flic-là nous aiguille : c'est celui du commissaire joué par Bourvil dans Le Cercle rouge, ultime opus de Melville. La première scène, par ses teintes bleu-gris et sa violence sèche, rappelle d'ailleurs l’incipit du célèbre polar.

Un film en deçà de ses références

The Brutalist, Mélodie en sous-sol, Heat, La Nuit du 12, Le Cercle rouge... On pourrait ajouter Le Choix des armes, tant le film de Salomé fleure le cinéma des années 70-80. On y clope d'ailleurs presque plus que dans les comédies dramatiques de Sautet... Pourtant ce Bojarski est loin d'avoir l'impact de tous ces grands films. Pourquoi ?

Peut-être à cause des péripéties assez convenues évoquées ci-dessus. Peut-être aussi parce que Reda Kateb, Bastien Bouillon et Pierre Lottin, acteurs tout à fait respectables par ailleurs, n'ont pas le charisme d'un Gabin, d'un Delon, d'un Piccoli ou d'un Montand. La distribution n'est pas toujours à la hauteur non plus sur les rôles secondaires, qu'il s'agisse d'une Lolita Chammah ici réduite à un clone d'Isabelle Huppert, de la fille de Bojarski version adolescente dont les répliques sonnent faux ou encore des beaux-parents, assez caricaturaux. Enfin, le film est un peu long, infidèle en cela à la célèbre efficacité américaine : il s'étire trop derrière son climax, à savoir l'arrestation de Bojarski.

Résultat : une honnête contrefaçon de toutes ces références cinématographiques. Correctement réalisée : reconstitution historique quasiment sans faux pas (si ce n'est pour les Lyonnais qui reconnaîtront le portail rouge de la cathédrale Saint-Jean au milieu d'une scène parisienne...), musique extradiégétique bien dosée, étalonnage traduisant les différentes atmosphères du film. De la belle ouvrage, oui, mais pas un "Bojarksi". Le film a beau rendre un hommage au vrai, en le montrant à l’œuvre au générique final, il ne se hisse pas jusqu'aux faux billets de son héros.

6,5

Jduvi
7
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le 22 janv. 2026

Modifiée

le 22 janv. 2026

Critique lue 33 fois

Jduvi

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