L'Étranger
6.3
L'Étranger

Film de François Ozon (2025)

Voir le film

Une adaptation… étrangement réussie ?

Le dernier film d’Ozon constitue, contre toute attente, une étrange surprise. "Étrange" d’abord, parce que l’adaptation est à la hauteur du roman : il fallait une certaine audace pour s’attaquer à ce monument de la littérature qu’est l’œuvre de Camus, longtemps jugée inadaptable. "Étrange", ensuite, parce que les premiers retours et critiques, loin d’être enthousiastes, laissaient présager un naufrage. Or, il n’en est rien : le long-métrage se révèle très réussi et relève brillamment le défi d’être à la fois un bon film et une adaptation fidèle.


Tout d'abord, les personnages, qu’ils soient principaux ou secondaires, sont remarquablement écrits et mémorables, tout en restant fidèles à ceux du roman. Du maître du chien incarné par Denis Lavant au prêtre interprété par Swan Arlaud, Ozon les fait exister. Seulement une ou deux scènes suffisent à les rendre crédibles, vivants et presque attachants. On saisit immédiatement ce qui les meut et, par opposition, leur "humanité" accentue encore le rejet que provoque l’indifférence glaciale de ce cher Meursault.


L’autre force du film d’Ozon réside aussi dans sa construction. Le récit se décompose en deux parties. Une première, plus étirée et contemplative, s’attarde sur le quotidien de Meursault après la mort de sa mère. Une seconde, plus chargée en tension dramatique, dépeint le procès de cet anti-héros et son emprisonnement. Ici, point de citations directes ou répétitives du texte de Camus, juste quelques phrases, disséminées çà et là et qui surgissent au moment opportun. L’indifférence totale de Meursault ne s’exprime pas par une voix off mais bien par la lenteur du montage, par ses gestes insignifiants (un verre bu au café, un journal feuilleté, une baignade) et par l’impassibilité de ses expressions et autres mimiques.


Le choix du noir et blanc cesse alors d’être un simple objet d'esthétisme et devient un véritable parti pris de mise en scène. Il magnifie le visage de Benjamin Voisin, formidable en Meursault enfermé dans son étrange indifférence, autant qu’il éclaire celui de la splendide Rebecca Marder, qui compose une Marie profondément éprise, mais déconcertée par l’insensibilité de son potentiel futur amant.


Un dernier aspect particulièrement appréciable de cette adaptation tient au fait qu’Ozon parvient à actualiser le récit de Camus à travers une lecture plus contemporaine et progressiste, en mettant l’accent sur l’Alger coloniale de 1948. Le film montre les rues de la capitale de l'Aglérie, les conditions de vie des gens (notamment des algériens), la mentalité de l’époque, et surtout le racisme. Ces éléments apparaissent par intermittence, avec une grande justesse. L’histoire de Meursault demeure au premier plan, mais la colonisation de l’Algérie forme une toile de fond. Le choix de conclure non pas sur l’exécution du protagoniste, mais sur la tombe de sa victime, "un Arabe" comme ils disent, constitue un parti pris audacieux et particulièrement bienvenu.

Cast17
7
Écrit par

Cet utilisateur l'a également ajouté à ses listes Les meilleurs films de 2025 et Les meilleurs films français de 2025

Créée

le 14 nov. 2025

Critique lue 14 fois

Théo Cast

Écrit par

Critique lue 14 fois

3
3

D'autres avis sur L'Étranger

L'Étranger

L'Étranger

5

Rolex53

59 critiques

Le soleil et le vide

L’Étranger de François Ozon cherche en vain les mots d’Albert Camus, qui ne cessent de se dérober sous le flux marin d’un ballet en perpétuel mouvement, baigné d’une lumière si belle venant caresser...

le 17 mars 2026

L'Étranger

L'Étranger

7

Cinephile-doux

8268 critiques

Un soleil de plomb

C'est un truisme que d'affirmer qu'adapter Camus est plus difficile que de puiser dans Simenon, au hasard. C'est qu'il n'est pas question de trahir l'esprit de l'auteur de L'Étranger, tout en...

le 17 oct. 2025

L'Étranger

L'Étranger

7

Kelemvor

784 critiques

Lueur sur la mer

La mer s’ouvre comme un silence ancien, et sur ce silence s’installe un regard qui n’explique rien mais qui sait tout. La lumière se fend, lente et tranchante, creuse la peau des visages et laisse...

le 29 oct. 2025

Du même critique

Tatami

Tatami

8

Cast17

34 critiques

Quand le sport est affaire de politique

Il faut croire que les thrillers féministes étrangers ont le vent en poupe cette année. À raison d'ailleurs.Après le drame indien captivant Santosh de la réalisatrice Sandhya Suri, projeté en juillet...

le 10 sept. 2024

Hamnet

Hamnet

6

Cast17

34 critiques

La tragédie de l'enfant perdu

Le visionnage du dernier film de Chloé Zhao a d’abord été pour moi un véritable supplice, en ce qu’il incarne tout ce que je déteste au cinéma : un martèlement émotionnel constant infligé au...

le 24 janv. 2026

Ceux qui rougissent

Ceux qui rougissent

8

Cast17

34 critiques

Ceux qui rugissent

S'il y a bien quelque chose que l'on peut aisément reconnaître à Arte, c'est bien la qualité de ses mini-séries actuelles, des œuvres télévisuelles qui, il faut le rappeler, sont par delà le marché,...

le 15 oct. 2024