L'Étranger
6.3
L'Étranger

Film de François Ozon (2025)

Voir le film

Ozon s’attaque au monument de la littérature française en changeant l’angle d’attaque par l’angle décolonial, résolument contemporain, la colonisation étant un thème sous jacent du livre mais écrit 20 ans avant l’indépendance algérienne.


Ainsi le film commence par « j’ai tué un arabe », dit sans émotion, plutôt que la célèbre phrase : « aujourd’hui maman est morte ». Meursault assume son geste, entrant dans une cellule collective remplie justement d’arabes. Ceux- ci pourraient le lyncher. Il n’en est rien. Et même l’un d’eux lui tend même une natte pour dormir. C’est un prisonnier comme eux, même si la prison est avant tout remplie d’arabes dans ce régime colonial.


À plusieurs reprises d’ailleurs quelques gestes de solidarité seront visibles entre les deux communautés inconciliables: une femme qui soutient Marie au parloir, une phrase d’excuse au procès adressée à la sœur de la victime. La cohabitation est réelle mais les mondes sont séparés. En résulte une scène éloquente ou un cortège funéraire catholique passe devant une mosquée avant de se garer devant une église. C’est l’Algerie française. Dans tous ses contrastes.


Mais hormis ces rares moments d’humanité le film illustre la société d’apartheid colonial. Les français vivent comme des français à Alger, séparés des indigènes dans leur quotidien. Seul bémol peut être, ces algériennes drapées de burqa comme pour les invisibiliser un peu plus à l’écran et appuyer sur la symbolique. Sans le dire la mise en scène d’Ozon offre une première moitié de film assez remarquable de fidélité à l’œuvre de Camus.


Très vite le personnage principal nous paraît très étrange. Mais surtout ici c’est l’étranger, l’étranger dans une société et dans un pays l’Algerie, qui n’est pas le sien, voilà la double thèse développée.


Son personnage est aussi taiseux que celui du livre. Non sans talent Benjamin Voisin campe un homme nonchalant, lisse. C’est très difficile à transcrire, un jeu sans émotion mais par contraste, il y parvient. Notamment lors de l’enterrement de la mère de Meursault. Il apparaît face aux autres d’un détachement terrible et répond toujours à côté.


Il est un français modeste, comme tous ces proches. Mais en Algérie il fait partie de la caste dominante. Même si c’est le bas de la caste. En réalité il traine avec son petit délinquant de voisin, un proxénète qui lui même baigne dans un milieu douteux. Ce voisin est pourtant, en dépit de son amour du boudin et du vin, le seul à se mêler aux indigènes. Il a une maîtresse arabe et se retrouve dans des affaires louches avec d’autres délinquants algériens.


Meursault comme lui ne sont pas que des occupants d’un territoire où ils ne sont plus les bienvenus. Ils sont aussi virilistes. Exhibent leurs corps. Leurs virilités. Jouissent. Le voisin bat sa maîtresse et méprise les femmes. Cette société coloniale est aussi patriarcale.


Meursault paresse. Il bronze. Il se baigne. Meursault est un terrien. Un jouisseur et qui plus est dans une colonie. Métaphore du colon oisif face aux indigènes qui sont réduits à l’état d’ombres.


Ce pari est donc parfaitement pertinent et cohérent avec l’œuvre de Camus qui développe ce thème en filigrane. Cette première partie du film illustre ainsi avec une fidélité presque religieuse le roman, fouillant dans tous les sujets abordés, jusqu’à l’esthétique. Ozon a bien lu Camus et nous livre un Alger lumineux, d’une grande beauté, contemplative. La ville d’enfance de l’auteur. Le noir et blanc rend à merveille cette ambiance. La reconstitution est remarquable. Alger est comme un rêve colonial, plage, coquillage et crustacés. Littéralement.


C’est dans ce contexte que Meursault commet son meurtre détaché et terrible. Il tue un jeune arabe, et la scène est reconstituée ici avec minutie : le soleil, les reflets de la lame du couteau et surtout, l’absurdité du meurtre, Meursault s’étant embarqué dans la sordide affaire de son voisin.


Mais le pari n’est pas pleinement réussi. La seconde partie est plus confuse et poussive.


Aussi, le procès, même s’il parvient à livrer son message, patine un peu et ne parvient pas vraiment à être aussi tendu et absurde que dans le roman.


En effet, pas à un seul moment on a de la compassion pour Meursault, alors que le roman parvient à ce tour de force. Restent alors quelques répliques fulgurantes : « il a enterré sa mère avec un cœur criminel » qui résument très bien ce roman à thèse mais qui manquent peut être d’émotion en dépit des performances d’acteurs où on l’on mesure bien que Meursault n’est seul coupable. Personne évidemment n’a de mot pour la victime et même la sœur de celle-ci est traînée dans la boue par juges et témoins. Le caractère colonial ou raciste du crime ? Ce n’est pas un sujet à l’époque.


L’élément qui force le trait est cette entrevue entre Marie et la sœur de la victime qui conduit à exposer la thèse que l’on avait pourtant compris tout seuls. Meursault n’est pas qu’un assassin. Il est un étranger dans un pays qui n’est pas le sien et on s’inquiète de sa vie plus que celle de sa victime qui est sans importance.


Et par la suite, jusqu’a la veille de l’exécution du personnage, tout est trop souligné et traîne en longueur. Le film perd un peu son fil, voulant exposer les thèses philosophiques de Camus sans qu’elles soient très compréhensibles. À l’image d’un débat avec l’aumônier campé par un Swan Arlaut qui fait ce qu’il peut mais dont la scène est assez vaine.


Se détachent quelques citations du livre dont la beauté littéraire est évidente, l’acteur ayant presque la diction de Camus lui même. Et surtout on ne peut que constater la densité de ce court roman d’une infinie profondeur. Le film en est pris au piège.


Seul le dernier plan revient au thème fort d’origine : le colonialisme. Ozon filme la tombe de ce jeune arabe tué et lui donne un nom. Une identité. Une vie. Il rend hommage aux algériens victimes des crimes français. Voilà un pont fait avec Kamel Daoud et son Meursault, Contre enquête, une relecture du point de vue algérien du livre de Camus.


Car Meursault, à l’époque de Camus, c’est la personnalisation de l’Algérie française.

Tom_Ab
7
Écrit par

Créée

le 10 nov. 2025

Modifiée

le 10 nov. 2025

Critique lue 26 fois

Tom_Ab

Écrit par

Critique lue 26 fois

1

D'autres avis sur L'Étranger

L'Étranger

L'Étranger

7

Sergent_Pepper

3175 critiques

Opaque au balcon

Il fallait oser : alors que Visconti lui-même s’était cassé les dents sur l’adaptation du roman de Camus, Ozon affronte l’édifice culte, imposé à des générations entières par les profs de français...

le 29 oct. 2025

L'Étranger

L'Étranger

7

Cinephile-doux

8153 critiques

Un soleil de plomb

C'est un truisme que d'affirmer qu'adapter Camus est plus difficile que de puiser dans Simenon, au hasard. C'est qu'il n'est pas question de trahir l'esprit de l'auteur de L'Étranger, tout en...

le 17 oct. 2025

L'Étranger

L'Étranger

7

Kelemvor

763 critiques

Lueur sur la mer

La mer s’ouvre comme un silence ancien, et sur ce silence s’installe un regard qui n’explique rien mais qui sait tout. La lumière se fend, lente et tranchante, creuse la peau des visages et laisse...

le 29 oct. 2025

Du même critique

La Passion du Christ

La Passion du Christ

8

Tom_Ab

382 critiques

Le temporel et le spirituel

Le film se veut réaliste. Mais pour un film sur le mysticisme, sur un personnage aussi mythique, mystérieux et divin que Jésus, il y a rapidement un problème. Le réel se heurte à l'indicible. Pour...

le 26 déc. 2013

The Woman King

The Woman King

5

Tom_Ab

382 critiques

Les amazones priment

Le film augurait une promesse, celle de parler enfin de l’histoire africaine, pas celle rêvée du Wakanda, pas celle difficile de sa diaspora, l’histoire avec un grand H où des stars afro-américaines...

le 7 juil. 2023

Silvio et les autres

Silvio et les autres

7

Tom_Ab

382 critiques

Vanité des vanités

Paolo Sorrentino est influencé par deux philosophies artistiques en apparence contradictoires : la comedia dell'arte d'une part, avec des personnages clownesques, bouffons, des situations loufoques,...

le 31 oct. 2018