Après les portraits intimes du drame judiciaire La Fille au bracelet et du thriller carcéral Borgo, Stéphane Demoustier prend de la hauteur, pour s’attaquer à la chronique historique. L'Inconnu de la Grande Arche retrace la conception du monument durant la mandature de Mitterrand.
L’intérêt principal du sujet consiste à donner dans un premier temps libre cours à toutes les inspirations, au risque de la mégalomanie. Sous l’impulsion d’un président en posture de monarque, voulant laisser des traces de son illustre présence par des coups d’éclat architecturaux mémorables, le choix du novice Spreckelsen semble tout d’abord vivifier le monde délétère des concours et cercles fermés. Doté d’un budget pharaonique, l’architecte débarque tel un Persan, et pense un temps pouvoir réaliser sans contrainte l’œuvre de sa vie.
Il n’en sera évidemment rien, la suite s’attachant principalement à disséquer les mécanismes des illusions perdues : celle d’un créateur confronté à son mécène, force tranquille d’une tyrannie qui ne dit pas son nom, jusqu’à ce que ce dernier doive composer avec une cohabitation qu’il n’avait pas anticipée. Enjeux politiques, créatifs, urbains, économiques, idéologiques : le cube rêvé par Spreckelsen centralise toutes les contraintes, et se vide progressivement de sa substance.
Demoustier reconstitue habilement l’époque, notamment par l’incrustation des comédiens dans des images d’archive, et le choix du format 1,37:1 reproduit autant l’idéal du cube que la réduction des possibles et l’enfermement de son concepteur. Les comédiens sont tous convaincants (dont Claes Bang, déjà vu chez Ostlund dans The Square), avec une mention spéciale pour Xavier Dolan, sbire au service du président, à la fois obséquieux et pragmatique, dans des séquences satiriques assez savoureuses. En combinant l’intime (avec un focus sur Spreckelsen et son épouse, par exemple) et la question publique, Demoustier articule assez intelligemment les enjeux. Il n’en demeure pas moins que le film reste assez sage dans sa facture, voire illustratif : qui connaît l’histoire en question n’apprendra pas grand-chose. Cet entre-deux, visant à ne pas faire du protagoniste un complet mégalomane ou un absolu idéaliste brisé par le système, a certes le mérite de la nuance, mais il aplanit aussi un récit qui aurait tout aussi bien pu se faire par le documentaire.