Il y a quelque chose de presque vertigineux dans le geste qu'esquisse Agnès Jaoui avec "L'Objet du délit" : prendre Mozart, son hédonisme, sa légèreté, son érotisme XVIIIe siècle assumé, et le faire traverser, sans filet, le tamis de notre époque. La question posée n'est pas seulement "peut-on encore aimer Mozart sans réserve ?", mais quelque chose de plus inquiet, de plus contemporain : sommes-nous devenus incapables de nous écouter les uns les autres, même, surtout, quand l'art nous y invite ?
Le dispositif est limpide et rusé à la fois. Une troupe lyrique en répétition à l'air provençal, Les Noces de Figaro à monter avant la première, et tout autour, le bruit du monde qui s'infiltre : une cantatrice menaçant de nommer ses agresseurs dans les médias, un ténor : Piazzoni (Vincenzo Amato) habité d'une assurance presque organique , dont la main s'égare un peu trop pendant la scène de séduction, des remarques qui réduisent Cora, chanteuse noire dans le rôle de Chérubin, au seul argument des "quotas".
La troupe devient alors ce que Jaoui semble toujours chercher dans son cinéma : une métonymie de la société, un théâtre dans le théâtre où la cacophonie collective rejoue, presque malgré elle, les fractures du dehors.
Intéressant la position que s'octroie la réalisatrice elle-même à l'intérieur du film : médiatrice, pont entre les générations, entre le vieux père séducteur et bonhomme (Jacques Weber, dans ce registre de galanterie surannée qu'il sait si bien incarner) et une jeunesse qui réclame, qui nomme, qui ne transige plus. Jaoui ne tranche pas, ou plutôt, elle tranche au cas par cas, refusant la facilité qui consisterait à opposer simplement les "anciens abuseurs" aux "modernes vertueux". Chaque personnage, même le plus à charge, conserve ses raisons : c'est l'éthique que le film semble revendiquer comme boussole.
La mise en scène circule avec une vraie virtuosité entre les niveaux, la scène et les coulisses, les pontes et les petites mains, et c'est sans doute là que le film trouve sa respiration la plus juste : dans cette capacité du cadre large à embrasser tout un écosystème, des chanteurs aux agents, des mécènes aux techniciens.
La satire du milieu artistique, avec ses phallus géants disposés en scène par une metteuse en scène nommée Mirabelle, son népotisme ordinaire, fonctionne comme verrou comique qui empêche le film de sombrer dans le drame social.
Reste une réserve, et elle n'est pas mince : cette écriture agile, virevoltante, semble vouloir tout concilier, tout réconcilier, nouer in extremis tous les fils qu'elle a elle-même dispersés. Comme si la fiction devait, à tout prix, panser ce qu'elle a ouvert. On peut y voir une limite, une volonté un peu hégémonique de pacification, ou au contraire le geste même du film : désamorcer l'inflammable par le rire, pour le redramatiser ensuite, autrement, plus posément.

Agnès Jaoui livre un film où tout est bien qui finit bien sans déplacer grand-chose, mais elle signe une satire savoureuse!

Radiohead
7
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Créée

le 19 juin 2026

Modifiée

le 19 juin 2026

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