Je reviens de la séance de projection de L’Odyssée. L’histoire d’Ulysse m’accompagne depuis mon enfance, à travers les livres de mythologie grecque que je dévorais et la série Ulysse 31, qui transportait son aventure dans les étoiles. Depuis, je n’ai cessé de la retrouver sous des formes très diverses, tant ce récit irrigue notre culture. C’est donc avec une grande attente que je suis entrée dans la salle, d’autant plus que le film est réalisé par Christopher Nolan et que Matt Damon est au casting et qu’il est bien entouré.
Côté spectacle, je n’ai pas été déçue. C’est grandiose, épique. On retrouve les grands épisodes de l’univers d’Ulysse : le Cyclope bien sûr, les Sirènes, Circé... Le passage chez cette dernière possède une dimension presque horrifique. Il m'a également fait penser au Voyage de Chihiro de Miyazaki, lorsque les parents de Chihiro se transforment en porcs après s'être jetés avec voracité sur la nourriture. La parenté ne tient pas seulement à la métamorphose elle-même. Dans les deux cas, devenir un porc est la conséquence d'un abandon à ses pulsions les plus immédiates. Chez Miyazaki, la gloutonnerie fait perdre jusqu'à son humanité. Chez Homère, les compagnons d'Ulysse conservent leur conscience mais prennent l'apparence de l'animal auquel ils ont cédé. La métamorphose révèle ce qui était déjà à l'œuvre en eux.
L’action est omniprésente, les combats sont d’une grande brutalité, les morts innombrables. L’expérience est profondément sensorielle : on est embarqué avec Ulysse sur les flots, enfermé avec lui dans la grotte du Cyclope. On traverse les épreuves avec les personnages. Et cela fonctionne précisément parce que tout paraît concret. Les acteurs ont réellement été soumis à des conditions de tournage éprouvantes, ce qui donne au film une matérialité que les images de synthèse seules ne produisent pas.
Bref, L’Odyssée est bien un grand film d’aventure.
Mais ce n’est pas seulement cela. C’est aussi un long récit raconté depuis plusieurs points de vue : celui d’Ulysse, exilé de sa propre vie ; celui de Pénélope, qui résiste aux prétendants avides de s’emparer du trône ; celui de Télémaque, qui a grandi sans père. Le film prend le temps de raconter le vécu de chacun. Il alterne constamment entre eux, jouant des allers-retours entre le passé et le présent.
L’Ulysse de Nolan apparaît comme un homme brisé par la guerre de Troie. Le souvenir même du bonheur semble l’avoir quitté. Il n'espère plus retrouver la vie qu'il a connue. Il est devenu un être sans mémoire, vidé de lui-même, comme incapable d'imaginer qu'un retour soit encore possible. La reconquête de sa mémoire, au prix du renoncement à l'insouciance offerte par Calypso, est aussi la reconquête de son humanité.
La dernière partie, consacrée au retour à Ithaque, est d’une très grande intensité. C’est, à mes yeux, le sommet du récit. Ulysse revient comme un étranger, et il l’est réellement. Étranger à sa terre, mais aussi à lui-même. Il lui faut reconquérir l’une comme l’autre. Cet épisode avait déjà donné lieu au très beau film The Return, il y a deux ans, entièrement centré sur ces derniers chants de l’Odyssée. Nolan lui accorde ici une force comparable, tout en l’inscrivant dans un récit beaucoup plus vaste.
Christopher Nolan est sans doute le premier à raconter l’ensemble de cette histoire avec des moyens aussi considérables. C’est une véritable superproduction. Il est loin le temps où Ray Harryhausen émerveillait les spectateurs avec ses créatures animées image par image dans Jason and the Argonauts, Clash of the Titans ou The 7th Voyage of Sinbad. Comme Nolan l’explique :
« tout ce merveilleux des mythes grecs a été cantonné à la série B. Harryhausen y a accompli des prodiges — Jason et les Argonautes fait toujours référence —, mais c’était de la débrouille, »
Et pourtant... Moi, cette « débrouille » me touche davantage que la perfection technique.
C’est sans doute ce qui m’a manqué ici. Les acteurs sont excellents, le spectacle est là, la puissance dramatique aussi. Mais il me manque ce souffle de « merveilleux » qui, pour moi, fait aussi partie de l'Odyssée. Nolan choisit résolument d'en faire une tragédie, et ce choix est parfaitement cohérent. Pourtant, j'aurais aimé qu’une part soit donnée aussi à l’enchantement. Le monde de Calypso, par exemple, n'a rien de particulièrement séduisant alors qu'Ulysse y demeure sept années. Les Sirènes sont à peine entrevues. Même l'idée très intéressante de nous faire vivre leur chant à travers le regard d'Euryloque, qui observe en silence Ulysse se débattre contre les liens qui l'attachent au mât, me laisse frustrée.
Je dois dire que je n’ai pas vu le temps passer. J’ai aimé me laisser emporter par cette aventure et j’en suis sortie impressionnée par son ampleur. Mais une petite déception demeure. Je n’y ai pas retrouvé toute la part de merveilleux, d’étrangeté et d’enchantement que j’associe depuis toujours au voyage d’Ulysse.