L'Odyssée
7.3
L'Odyssée

Film de Christopher Nolan (2026)

10 ans d'une guerre puérile visant à récupérer une bonne poire, la belle Hélène, la plus belle des mortelles, protégée d'Aphrodite et enlevée à son mari Ménélas par le Prince troyen Paris ! Un peu de mythologie en avant-propos : le film de Nolan ne le dit pas (en même temps, c'est L'Odyssée, pas L'Iliade) mais cette guerre est initialement déclenchée par une querelle des dieux : un concours lancé par Eris, déesse de la Discorde, qui jeta lors d'une fête sur l’Olympe une pomme d'or sur laquelle était gravé l'inscription : "à la plus belle". La pomme est immédiatement revendiquée par Héra, reine des déesses, Athéna, divinité de la sagesse, et Aphrodite, déesse de la beauté. Pour les départager, Zeus ordonne de présenter les 3 déesses à un jeune mortel : Paris, prince troyen qui garde les troupeaux. Chaque déesse essaye de corrompre le jeune homme en lui promettant monts et merveilles. Le garçon, qui est peu intéressé par le pouvoir et la gloire militaire, choisit finalement Aphrodite qui lui assure l’amour de la plus belle femme du monde. Problème majeur : la beauté s'appelle Hélène et elle est déjà mariée à Ménélas, roi de Sparte et frère d'Agamemnon. Lors d'un voyage diplomatique, Paris séduit Hélène et l'enlève pour sa cité natale, Troie. Saisi par Ménélas le belliqueux, Agamemnon, souverain des Grecs, monte une expédition : chaque roi doit rassembler une armée pour rejoindre le siège de Troie. Et pour s'assurer réussite au combat et vents favorables en mer, Agamemnon va même jusqu'à sacrifier sa propre fille en l'honneur des dieux...

10 ans d'un voyage infernal à travers la Méditerranée pour rentrer chez lui, récupérer son trône, et rejoindre son foyer, sa femme Pénélope, son fils Télémaque, et son chien Argos.

Cela fait 20 ans que le rusé Ulysse est loin de sa patrie, Ithaque. Nombreux sont ceux qui ont perdu tout espoir d’un retour du héros, qui le déclarent mort. C’est le cas de dizaines de prétendants, attirés comme des mouches par le trône vacant et l’espoir d’un peu de pouvoir. Pénélope, elle, reste une épouse dévouée qui ne cesse de croire au retour de son cher bien-aimé. Pourtant, chaque jour les prétendants se font plus pressants. Pour calmer leurs ardeurs, elle a déclaré qu’elle prendrait un nouveau mari lorsque sa tapisserie – sur laquelle elle travaille inlassablement chaque jour – serait terminée. Chaque nuit en secret, elle dénoue les fils qu’elle a tressé dans la journée, mais la supercherie ne pourra pas durer éternellement…

L'Odyssée d'Homère, pilier de la littérature mondiale, est un poème épique (de 12 000 vers) de la fin du VIIIe siècle Av-JC composé de 24 chants racontant le difficile retour d'Ulysse (Odysseus en grec, nom repris par Nolan dans la VO) vers son Ithaque natale. C’est l’un des tous premiers récits à ne pas avoir de narration linéaire : l’œuvre ne suit pas l’ordre chronologique du voyage d’Ulysse mais fonctionne sous forme de récits enchâssés et de flashbacks. Cette structure a été maintenue – à quelques différences près – par le Christopher Nolan. Dans le poème de l’aède Homère, l’histoire commence in medias res : les 4 premiers chants racontent la crise politique sur l’île d’Ithaque, où Pénélope est harcelée par les prétendants qui squattent le palais et pillent les réserves du petit royaume. Impuissant devant la situation, Télémaque, fils d’Ulysse qui n’a pour ainsi dire jamais connu son père, décide d’appareiller pour aller à la rencontre des anciens compagnons d’arme de son paternel et tenter de découvrir si le rusé héros est toujours en vie.

Ce n’est qu’après cette entrée en matière que l’on retrouve Ulysse, retenu depuis 7 ans sur les rivages de la nymphe Calypso. Dans l’œuvre d’Homère, le héros quitte Calypso sur un radeau et accoste chez les Phéaciens. Accueilli par le roi Akinoos et sa fille la princesse Nausicaa, Ulysse au grand cœur révèle son identité lors d’un banquet et raconte ses aventures passées sous forme d’un long flashback. Ici, dans le long métrage de Nolan, et pour les besoins d’un scénario resserré, c’est à la nymphe Calypso elle-même qu’Ulysse relate son périple.

J’étais étonné de voir comment le cinéaste allait faire pour raconter 10 ans d’un voyage bien rempli en moins de 3 heures de pellicule. Tout simplement en maniant très adroitement les ellipses et en choisissant les épreuves auxquelles le héros et ses hommes vont faire face. Exit l’arrêt sur l’île des Lotophages – ces mangeurs de fleurs de lotus qui font oublier aux voyageurs leur passé et leur quête (le film mixe cette épreuve avec l’histoire de Calypso) – ainsi que l’histoire d’Eole, dieu du vent qui offre à Ulysse une outre renfermant tous les vents contraires – sac qui sera malencontreusement ouvert par des mains jalouses alors qu’Ithaque est à portée de vue.

Nolan choisit au contraire de s’attarder sur d’autres stops de la troupe d’Ulysse, bien sûr l’arrêt-ravitaillement sur l’île du Cyclope Polyphème mangeur d’hommes, auquel le héros échappe par la ruse. C’est d’ailleurs à partir de ce moment-là que les ennuis commencent véritablement pour les Grecs : Polyphème implore son père Poséidon, de maudire l'ingénieux Ulysse. Le dieu de la mer déchaîne tempêtes et vents contraires sur toute la suite du voyage du héros.

Parmi les autres arrêts marquants, on citera la halte des hommes d’Ulysse sur l’île de la magicienne Circée ; le passage sur les terres désolées des Enfers, où Ulysse se fait prédire la fin de son voyage par le devin Tirésias ; l’iconique passage au large des rochers des sirènes et de leurs chants envoutants ; ou encore le passage des survivants sur l’île du Dieu Soleil Hélios, fier de son élevage de bœufs.

Malgré le caractère épique de toutes ces haltes et ces épreuves, Nolan s’attache davantage à décrire la fragilité d’un homme épuisé plutôt que de glorifier le héros. C’est d’ailleurs l’une des plus grandes réussites du film : loin d’un américanisme qui présenterait le héros grec en quasi-surhomme, Nolan fait le judicieux choix de montrer les questionnements introspectifs du roi d’Ithaque, balloté par un ordre du monde qui le dépasse, comme spectateur de son propre destin. En cela, L’Odyssée est par exemple l’exact antipode de l’immonde Troie de Wolfgang Petersen avec Brad Pitt.

Matt Damon offre comme toujours une partition d’une belle intensité : il incarne parfaitement l’homme vieillissant, beau combattant aux milles tours écrasé par le poids des années et de l’adversité. La belle surprise vient également de Tom Holland, impétueux et impuissant dans le costume du fils Télémaque. C’est un vrai plaisir de le voir – enfin ! – s’écarter du personnage de l’homme araignée, pour ce qui est sans trop de surprise son meilleur rôle, face au vil Antinoos, chef des prétendants, incarné par Robert Pattinson.

Depuis Interstellar, Nolan travaille main dans la main avec l’incroyable directeur de la photo Hoyte Van Hoytema, pointure à qui on doit l’image d’immenses succès comme Spectre, le James Bond de Sam Mendes, Ad Astra de James Gray, ou encore Nope du génial Jordan Peele. Auréolé de l’Oscar de la meilleure photo pour le précédent long métrage de Nolan, Oppenheimer, c’est tout naturellement qu’on le verrait glaner une deuxième statuette devant la beauté et l’immensité des paysages ici filmés.

Même si l’expression est galvaudée, L’Odyssée est une expérience. A découvrir bien sûr dans son format d’origine en IMAX, c’est une grande fresque épique et mythologique étonnamment moderne et sensible. Le voyage est autant à la surface des mers agitées qu’introspectif, au plus profond du héros tourmenté. Nous voilà face à un grand film !

D. Styx

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