Énième chef-d'œuvre déjà annoncé, cette nouvelle adaptation de l'Odyssée d’Homère est la nouvelle consécration d'un cinéaste devenu à lui seul le symbole d'un cinéma contemporain persuadé que la complexité intellectuelle constitue la forme suprême de la mise en scène.
La nouvelle adaptation de L'Odyssée par Christopher Nolan s'impose déjà comme l'événement cinématographique d'une époque qui semble avoir définitivement confondu ampleur de production et grandeur artistique.
Avant toute critique, il faut reconnaître ce que personne ne saurait objectivement nier.
Christopher Nolan demeure un immense directeur de production. Son exigence plastique, sa capacité à organiser des tournages d'une ampleur vertigineuse, son refus louable d'abandonner totalement le spectacle aux images numériques, sa précision dans la direction d'acteurs ainsi que son ambition sincère de replacer le blockbuster au cœur d'un cinéma d'auteur constituent autant de qualités qui forcent le respect. Peu de cinéastes aujourd'hui sont encore capables de convaincre un studio de financer une œuvre aussi démesurée à partir d'un texte fondateur vieux de près de trois millénaires.
Mais l'ambition n'a jamais constitué un critère esthétique.
La complexité ne produit pas mécaniquement de la profondeur.
Et l'intelligence supposée d'un scénario ne remplacera jamais la puissance propre du langage cinématographique.
C'est précisément ici que réside, selon moi, la limite fondamentale du cinéma de Christopher Nolan.
Un cinéaste qui explique davantage qu'il ne montre
Derrière cette démonstration de force industrielle se cache une constante que toute sa filmographie semble confirmer depuis plus de vingt ans : une difficulté presque systématique à faire confiance aux images. Le paradoxe est fascinant.
Jamais peut-être un cinéaste contemporain n'aura autant parlé de cinéma tout en semblant aussi peu croire à ce qui constitue pourtant sa matière première.
Chez Hitchcock, Tarkovski, Leone, Kubrick, Coppola ou Kurosawa, une idée naît d'un regard, d'une durée, d'un silence, d'une coupe ou d'un mouvement de caméra.
Chez Nolan, elle naît presque toujours d'un dialogue. Les personnages expliquent, puis ils réexpliquent, puis un second personnage reformule, puis un troisième synthétise. Et lorsque subsiste encore la moindre ambiguïté, la musique vient souligner ce que l'image n'avait jamais réellement réussi à exprimer.
Le cinéma cesse alors progressivement d'être un art de la suggestion, il devient un art de l'illustration. Comme si Nolan entretenait une défiance fondamentale envers la puissance évocatrice de sa propre mise en scène. Comme si chaque image n'existait finalement que pour accompagner une démonstration intellectuelle déjà formulée verbalement.
Cette faiblesse, déjà perceptible dans Inception, Dunkerque, Tenet ou Oppenheimer, atteint ici son point de rupture.
Adapter Homère exige pourtant l'exact inverse
L'Odyssée ne se réduit jamais à un récit d'aventures.
L'univers homérique est une cosmologie.
Les dieux ne sont pas de simples personnages supplémentaires : ils incarnent les forces invisibles qui gouvernent l'existence humaine. Les monstres ne constituent pas seulement des obstacles dramatiques : ils donnent une forme visible aux passions, à l'orgueil, à la tentation, à l'oubli ou à la démesure.
Chaque épisode déborde largement sa fonction narrative pour devenir symbole, initiation et métaphysique. Or Nolan ramène constamment ce monde vers une logique explicative, psychologique et contemporaine.
Le merveilleux cesse d'être une manifestation du sacré, il devient un dispositif dramatique.
Le symbole devient événement, la métaphysique devient psychologie, et c'est probablement là que réside le véritable contresens de cette adaptation.
Le déplacement silencieux du centre de gravité
La véritable trahison ne tient pas tant aux libertés prises avec le texte qu'au déplacement de son centre de gravité.
Homère ne raconte pas simplement le retour d'un survivant traumatisé, il raconte l'itinéraire d'un homme que la guerre a rendu glorieux avant que le voyage ne lui apprenne l'inutilité même de cette gloire.
Ulysse n'est pas un héros parce qu'il triomphe, il le devient parce qu'il apprend progressivement à renoncer.
Renoncer à la force.
Renoncer à la colère.
Renoncer à la toute-puissance.
Renoncer, finalement, à l'image héroïque qu'il possède de lui-même.
Le retour à Ithaque n'est pas une récompense, il constitue l'aboutissement d'un dépouillement intérieur. L'herméneutique traditionnelle n'a jamais vu dans L'Odyssée un simple récit d'aventures, elle y reconnaît le voyage de l'âme, l'abandon progressif de l'ego et le retour de l'homme vers son centre après avoir traversé toutes les illusions de la puissance.
Nolan inverse presque entièrement cette perspective. Son Ulysse demeure essentiellement défini par son intériorité psychologique. Son parcours consiste moins à abandonner son ego qu'à réconcilier les fragments d'une identité blessée.
Le destin devient traumatisme.
Le mythe devient introspection.
La transcendance devient développement personnel.
Autrement dit, l'un des plus grands récits spirituels de l'histoire occidentale se retrouve absorbé par une grille de lecture résolument moderne où toute dimension symbolique finit inévitablement ramenée aux blessures individuelles du protagoniste.
Certains parleront d'actualisation, d'autres y verront le symptôme d'une époque devenue incapable de penser le sacré autrement que comme une métaphore psychologique.
Le paradoxe Nolan
Le plus ironique demeure pourtant ailleurs.
Christopher Nolan est sans doute l'un des derniers cinéastes hollywoodiens à croire encore à la grandeur du cinéma.
Mais cette grandeur semble constamment recherchée dans la monumentalité des dispositifs, la sophistication des scénarios ou l'ampleur des concepts plutôt que dans ce qui faisait précisément la force du cinéma classique : la capacité d'une image à produire du sens sans avoir besoin d'être immédiatement expliquée.
Voilà le paradoxe définitif de son œuvre.
Plus ses films prétendent atteindre une dimension universelle, plus ils semblent prisonniers de leur propre discours.
Plus ils ambitionnent de faire naître le mystère, plus ils ressentent le besoin de le commenter.
Plus ils cherchent à filmer l'invisible, plus ils finissent par le verbaliser.
Conclusion
L'Odyssée apparaît ainsi comme le film-somme de Christopher Nolan. Celui d'un immense artisan, d'un remarquable architecte de récits, d'un metteur en scène dont la maîtrise technique est aujourd'hui presque incontestable. Mais également celui d'un cinéaste qui, malgré toute son intelligence, continue de considérer le cinéma comme le meilleur moyen d'illustrer des idées plutôt que comme un langage autonome capable, à lui seul, de les faire naître.
Et c'est peut-être là que se situe la véritable différence entre Homère et Nolan.
L'un faisait de chaque image mentale un symbole ouvert sur l'infini.
L'autre transforme chaque symbole en concept.
Là où le premier invitait le spectateur à contempler un mystère, le second semble toujours craindre que celui-ci ne soit pas compris.