On ne se refait pas.
A voir les premiers billets bien tiédasses, une partie du succès de Christopher Nolan tient en ce que ses anti les plus fervents continuent à se faire mal, année après année, tout cela pour se ruer sur les réseaux asociaux et les sites d'agrégation de notes afin de venir vomir leur bile âcre. Que ne ferait-on pas pour entretenir sa pose.
Triste monde. Triste constat amer.
L'Odyssée n'échappe malheureusement pas à cette posture devenue habituelle.
La prise en main du mythe par Christopher Nolan, semblait promettre une vision atypique, une histoire un peu plus proche d'une certaine réalité, tout en s'inscrivant de manière organique dans ses obsessions relatives au temps.
Le temps comme ennemi : dans L'Odyssée, celle-ci comme le poème original, c'est une évidence, soulignée par une ligne de texte dans la bouche de Ménélas, qui parle de prison. Pas étonnant venant de Nolan, tant le personnage fatigué d'Ulysse lui va comme un gant. Rejoignant ainsi Oppenheimer, prisonnier de son génie et de ses conséquences, ou encore Leonard, otage de son handicap temporel dans Memento.
Cependant, l'oeuvre ne cesse pourtant de brasser les clichés cinéphiles du genre et l'héritage visuel hollywoodien. Pas que ce soit désagréable pour ma part, au contraire. Mais il est un peu dommage que Nolan tende ainsi le bâton pour se faire battre. Mais que n'aurait pas été l'ire des plus pointilleux s'il s'était piqué d'innover ?
De la même manière, le film respecte plutôt bien les aventures originales, malgré certains coups de serpe un peu malheureux du côté des sirènes, même si cette péripétie est peut-être la plus connue, ou encore Scylla, dont la représentation partielle lorgnerait presque du côté de Harryhausen.
Et tandis que Polyphème ressemblerait presque à une créature issue de The Descent, c'est l'épisode de Circé qui gagne beaucoup dans les changements impliqués par le script, transformant les compagnons d'Ulysse de manière tout à fait originale et tenant tête à leur volonté de pillage, via une Samantha Morton en état de grâce.
Mais le truc le plus original apporté par cette nouvelle Odyssée, c'est le personnage d'Ulysse lui-même, dont Nolan revisite les exploits en mettant en avant l'homme, loin de la mythologie. Ainsi, l'homme reste (un peu) rusé, mais aussi menteur, pragmatique et manipulateur. Loin de sa légende, de son héroïsme et des histoires que son nom suscite.
Michael Sarnoski ne faisait pas autrement avec son très récent On L'Appelait Robin des Bois, en rappelant que son héros était un meurtrier et que sa légende s'était façonnée dans le sang de ses ennemis. Ulysse sera fait du même bois sous la caméra de Christopher Nolan, rappelant que sa grandeur n'est due qu'aux rumeurs et aux chansons dont il fait l'objet.
Mais ce que Sarnoski faisait via une certaine forme de poésie, Nolan, lui, se confronte à des visions d'une noirceur assez époustouflante, voire à la lisière de l'épouvante, tandis qu'il plonge son Ulysse non pas dans une entreprise de retour contrariée par les dieux de l'Olympe, mais bien plus dans une errance intérieure, hantée tant par ceux qu'il n'a pas pu sauver que par des apparitions d'une déesse Athéna cryptique interrogeant ses objectifs et sa conscience.
La révélation installant le troisième acte du film parachève toute la grandeur du récit d'Homère, toute sa force, toute sa puissance d'évocation, soutenue par la musique de Goran Goransson tout simplement sublime.
Ulysse n'est plus un héros, mais un homme, à l'instar de son Bruce Wayne. Son introspection côtoie constamment l'épopée. Le masqué attendait bien sûr cette dernière, il en est ressorti de sa séance avec bien plus encore, avec cette déconstruction des fondements de cette mythologie.
Une fois encore, Christopher Nolan ne l'a pas déçu.
Behind_the_Mask, ♪♫ Il y a... Le ciel, le soleil et l'Homère...♪♫