Le cinéma de Nolan, c'est une odyssée de créations prestigieuses qui vous propulse vers des acmés sensorielles, des œuvres palindromiques nécessitant un suivi si appliqué qu'il faudra noter maints détails sur un mémento et s'ensevelir dans un terrier vertical de tarentule tel l'insomniaque Batman dans sa BatCave qui se mate le docu d'Oppenheimer sur la conception des bombes V-1 Doodlebug en attendant que le crime se présage sous la nuit interstellaire de Dunkirk City. C'est le partenariat (souvent) symbiotique de la temporalité, de l’artisanat maniaque et du spectaculaire. C'est la mise en abyme perpétuelle, la mise en scène cyclopéenne, la mise au point de précision prométhéenne (IMAX oblige), la mise en musique phénoménale et olympienne, la mise en demeure de la réalité platonicienne et, enfin, la mise en vente par les idoles.
Ses idoles, c'est un casting hétéroclite auquel on s'attache tant par la spontanéité des acteurs respectivement au Graal de leur carrière que par l'aura immanente de ces figures revêtant des costumes gracieux ou encore par leur ignorance de la mythologie grecque qui retranscrit leur confiance pure et naïve au projet.
Matt Damon, c'est le roi déchu consumé par ses actes et ses fantômes, un disciple de la culpabilité au royaume des remords, un annuaire référençant les années par le désagrégement de la galère qu'il dirige, de la morale qu'il néglige, de proches qu'il désoblige, d'une guerre qui se fige et du corps qu'il afflige.
Anne Hathaway, c'est la reine esseulée à la patience inextinguible, la convoitée d'une cité entière qui tisse inlassablement le linceul de sa propre condition.
Tom Holland, c'est un jeune acteur anglais qui veut se faire une prestance en incarnant un jeune prince grec qui veut se faire une prestance en défiant le pas si jeune Antinoos qui veut se faire une prestance en épousant la encore moins jeune Pénélope.
Jon Bernthal, c'est le roi de Sparte qui vit de la guerre, par la guerre et pour la guerre, nuls autres éléments ne seront fournis.
Benny Safdie, c'est un monolithe commandant une armée de 100 000 soldats, un mythe même pour ceux qui sont face à lui tant sa carrure l'érige au rang de déité. C'est aussi le réal de l'exécrable The Smashing Machine.
Charlize Theron, c'est l'icône du J'adore de Dior qui droguera Odysseus sept ans durant pour l'anesthésier de ses lésions cérébrales. Ambivalence conventionnelle d'un couple qui survit par la vérité camouflée et la confiance sacrifiée.
Zendaya, c'est une allégorie fantomatique, un traumatisme passant et croupissant dont on pourrait questionner l'intérêt. Ses apparitions sont d'ailleurs si impromptues et quelconques qu'on croirait presque à un puéril clin d'œil à son premier rôle avec Villeneuve...
Mia Goth, c'est Robert Pattinson, c'est Himesh Patel, c'est Elliot Page : c'est une exploitation gâchée.
Lupita Nyong'o, c'est des yeux qui ne s'oublient pas, c'est une froideur assoupie dans un lit hostile. C'est une Hélène de Troie peu conventionnelle en comparaison des autres adaptations ; c'est surtout un choix de casting (elle et bien d'autres) qui va plus loin que la simple inclusion, c'est un marqueur de société, une réécriture passive et harmonieuse, un détail évaporé dans le tourbillon scénaristique, un tour de force qui ne nécessite point de réalisateur méticuleux, si tant est qu'il suive le mouvement.
L’Odyssée de Christopher Nolan, c’est de l’adaptation hors norme qui agit en apothéose de toutes les formes artistiques reprenant la mythologie grecque qui ont émerveillé à travers l’Histoire. C’est la conclusion des chants d’il y a 2800 ans (les Aèdes), des déclamations publiques (les Rhapsodes, en parallèle de l’art de la céramique grecque) et du théâtre antique (Le Cyclope d’Euripide) d’il y a 2500 ans, de l’opéra baroque (Le Retour d'Ulysse de Claudio Monteverdi), des tragédies (Andromaque de Jean Racine) et peintures classiques (les œuvres de Nicolas Poussin, Le Lorrain et Jean-Auguste-Dominique Ingres) de 400 ans, du roman moderne (le fameux Ulysse de James Joyce) d’il y a 100 ans, du cinéma (L’odyssée de Mario Camerini, Troy de Wolfgang Petersen ou l’excellent et exemplaire The Return d’Uberto Pasolini) depuis 70 ans, des jeux vidéo (The Battle of Olympus ou les plus récents Total War Saga : Troy, God of War et Age of Mythology) depuis 40 ans.
Car peut-on vraiment aller plus loin dans l’expérience sensorielle et réaliste que ce film ? Pourra-t-on jamais vraiment plus bercer d’illusions notre cerveau qu’à travers une œuvre aussi aboutie visuellement, si ce n’est la reconstitution littéralement physique et mécanique ?
Évidemment, ce charme graphique n'enlèvera pas quelques carences délicates du récit telles que les commodités scénaristiques propres au cinéma hollywoodien. On pensera au lissage peureux réduisant drastiquement le propos des personnages et les enjeux : aucun enfant ne meurt, aucune femme n’est violée et aucun homme torturé, mais on voit cependant des femmes mourir et des cités réduites en cendres. Jongler entre le subtil et l’imagé c'est aseptiser fatalement l’effet escompté et nous éloigner des sentiments traumatiques qu’on est censé éprouver avec Odysseus (c’est de ce choix manichéen que la version de Pasolini tire sa plus grande force). Ces commodités se retranscrivent aussi avec les omissions maladroites d’éléments essentiels à l'œuvre de référence. Cette scène de baston finale qui, dans son envie sincère d’éblouir un spectateur tout juste sortant d’un périple de 2h30, relègue au second plan tout le dilemme narratif du couple Odysseus-Pénélope en est un exemple frappant. Deux minutes de retrouvailles pour vingt ans d’attente car le zénith du film se devait d’être une boucherie sanguinaire, maladroitement orchestrée qui plus est (si Nolan était un cinéaste des corps, ça se saurait…), c’est cher payé, surtout au vu des dialogues finaux dénotant d’une telle caricature qu’on croirait que ce n’est pas fait exprès…