Pour mesurer la force de ce film, il faut d'abord parler de ses défauts, ceux-là mêmes qui, entre des mains moins sûres, auraient pu s'avérer fatals. Christopher Nolan a beau avoir multiplié les prises de parole en amont pour désamorcer la critique, l'emballage résolument hollywoodien du film continue de déconcerter.
Il y a d'abord la langue. Le problème n'est pas l'anglais en tant que tel, mais son registre familier et cet accent américain si prononcé chez chacun des acteurs, une dissonance que nos oreilles européennes perçoivent sans doute plus durement que d'autres. Il y a ensuite les costumes et les décors, ouvertement anachroniques. Nolan a préféré recycler l'imagerie léguée par des décennies de représentations approximatives plutôt que d'oser un réalisme plus fidèle. Le résultat est beau, indéniablement, mais on regrette l'occasion manquée de réinventer cet univers fondateur autrement qu'à travers le filtre usé d'un héritage hollywoodien. Il y a enfin cette avalanche de visages connus, tant et si bien qu'il devient difficile de voir le personnage derrière le masque de la célébrité, jusqu'au moindre rôle de trois répliques, confié à telle icône de la mode ou tel étendard de franchise, au même rang que les protagonistes. Quand l'Ithaque de Nolan ressemble à une caricature d'Hollywood Boulevard, où aucun visage féminin n'ose porter le moindre cheveu blanc même après vingt ans d'absence, on est en droit de s'interroger sur la place réellement laissée à l'immersion du spectateur.
Pris séparément, la langue, les costumes ou le casting se seraient sans doute pardonnés, voire acceptés de bon cœur. Réunis, ils donnent au film un vernis commercial pesant, décevant, venant d'un cinéaste aussi ambitieux et sincère que Nolan, qui s'attaque à un matériau aussi riche que la mythologie grecque.
On pourrait croire le film condamné par ses propres maladresses, pourtant non.
Au regard de ce que "L'Odyssée" accomplit par ailleurs, ces entraves finissent par peser bien peu. Rendre justice à l'ampleur homérique du voyage d'Ulysse tenait de la gageure, ce n'est pas un hasard si les adaptations cinématographiques du poème restent si rares. En optant pour une narration mi-linéaire, mi-éclatée, presque impressionniste, Nolan parvient à suggérer le poids des années et la fatigue de l'égarement mieux qu'il n'aurait pu le montrer frontalement. Le cinéaste tranche parfois à grands coups de cisaille dans des passages célèbres, mais cette liberté assumée envers le texte lui permet une synthèse plus réussie qu'une fidélité trop scrupuleuse en un temps trop court.
C'est ainsi que Nolan va chercher chez d'autres auteurs grecs de quoi refermer certains arcs ou enrichir des figures féminines bien plus consistantes que chez Homère (ou qu'ailleurs dans sa propre filmographie). La Clytemnestre vengeresse du film doit davantage à Eschyle et à ses héritiers modernes qu'à l'original homérique. Circé, dont le passage à l'écran est très resserré, gagne des motivations bien plus fortes que celles d'une énième femme se pâmant devant le regard d'Ulysse, à qui nulle représentante du sexe féminin ne semble jamais pouvoir résister ailleurs.
Et enfin mention spéciale à Anne Hathaway qui interprète une Pénélope magnifique.
Dans l'ensemble, c'est cette réécriture qui respecte pourtant assez largement la trame originale, qui permet à Nolan de livrer l'adaptation la plus fidèle non pas à la lettre d'Homère, mais à la portée et à la grandeur de son poème. Tout ce travail de réécriture vise en réalité à plonger dans les entrailles de l'œuvre pour en extraire les vérités les plus profondes, quitte à transformer une surface que des siècles d'usure ont fini par rendre inaudible. L'Odyssée interroge la figure même du héros, la façon dont elle se construit presque contre le gré d'un homme qui n'en mérite pas le titre. Motif classique chez Nolan, à savoir la manière dont les destinées prétendument héroïques ne se tracent jamais que dans le sang. Qu'est-ce qui transforme un guerrier sanguinaire en demi-dieu, sinon le récit qu'on en fait ? La traversée d'Ulysse tient moins du voyage sous la tutelle d'Athéna que d'une errance intérieure hantée par le spectre de l'humain perdu au nom des dieux eux-mêmes. Lorsque Nolan abat enfin cette carte, en ouverture du dernier acte, la pièce manquante du puzzle trouve sa place et le film, soudain, fait sens.
À cet instant, le tableau devient juste, si bouleversant, si vrai, qu'on pardonne tout ce qui n'avait pas fonctionné jusque-là, les séquences parfois illisibles, l'épisode des sirènes expédié trop vite, la backstory opaque d'Antinoos.
Grâce à ce basculement, Nolan redonne à voir "l'Odyssée" au public d'aujourd'hui et le reconnecte à la force d'Homère, quitte à trahir le texte original pour en sauver l'esprit.
Cette adresse renouvelée au spectateur passe aussi par de véritables séquences horrifiques et audacieuses, celles de Circé et de Polyphème notamment, qui sacrifient certains aspects du texte original mais témoignent d'un vrai parti pris d'adaptation, et d'un basculement saisissant vers l'épouvante et le body horror.
Pour habiller ces paris audacieux, la beauté de la photographie de Hoyte van Hoytema ne gâche rien. La musique de Ludwig Göransson parfois assourdissante, porte pourtant cette fausse épopée, - et vraie introspection -, dans un mouvement qui fait vaciller l'âme entre misère et grandeur, paro plutôt réussi.

Radiohead
6
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