En 2003, Christopher Nolan, jeune réalisateur talentueux et ambitieux, sort de son remake de « Insomnia ». Il cherche maintenant les commandes d’un blockbuster, et Warner lui propose de réaliser « Troy », l’adaptation de l’Iliade. Malheureusement pour lui, Wolfgang Petersen voit son projet « Batman vs Superman » capoter, et récupère « Troy ». Nolan doit alors se contenter de réaliser « Batman Begins », avec le succès que l’on connait.
Ironiquement, il faudra plus de 20 ans, soit davantage que la durée de la Guerre de Troie et l’Odyssée d’Ulysse, pour que Nolan puisse se réattaquer à Homère. Les coudées franches après le succès colossal de « Oppenheimer », le réalisateur livre une adaptation à sa sauce, avec un budget imposant (250 millions de dollars)… et une classification R-rated !
Nolan était tout de même devant un sacré défi. Devoir encapsuler toute l'Odyssée d’Homère dans un seul film... tout en faisant sentir le poids de ce voyage d’Ulysse. Et arriver à raconter quelque chose de profond... avec un récit que presque tout le monde connait (du moins par chez nous, le public US va davantage ramer avec tous ces noms antiques).
Le pari est tenu !
Je commencerai cependant par les quelques défauts très nolaniens du film. D'abord l’ensemble est trop bavard, Nolan aurait gagné à livrer des séquences avec peu (voire pas) de dialogues pour gagner en intensité et en narration visuelle. On n'est pas au niveau de blablaterie d'un « Tenet » ou d'un « Interstellar », néanmoins cela reste trop, c'est dommage. Ensuite les affrontements au corps à corps, encore trop brouillons, pas assez fluides. Dommage là encore, d'autant que le combat contre les prétendants est largement attendu pendant tout le film.
Toutefois le reste est un vrai plaisir, qui n’ennuie aucunement sur 2h52. C'est beau et très bien joué, le récit est monté et mené de main de maître, éclaté temporellement juste ce qu'il faut. A ce niveau on est davantage proche d'un « Batman Begins » que d'un « Dunkirk », avec des flashbacks et une légère déstructuration qui est tout à fait pertinente vu le scénario... et surtout vus les thèmes.
Christopher Nolan évoque le mythe dans le mythe, l'Histoire d'Ulysse racontée en chansons, les souvenirs qui se transmettent de bouche à oreille en les embellissant parfois ("n'hésite pas à en rajouter" dira Sinon). Et puis c'est aussi une fable sur la fin de l'Âge de Bronze, la fin de la civilisation civilisée.
Sur la forme, les séquences horrifiques (le Cyclope, Circé, les Enfers…) sont les plus surprenantes. Elles fonctionnent à merveille et montrent que Nolan peut encore emprunter des chemins qu’il n’a pas exploré. En tout cas ces scènes marquent davantage que d’autres plus expédiées (Charybde et Scylla, je parle de vous !).
Côté acteurs, je relève en particulier Matt Damon qui donne du poids au personnage. Robert Pattinson en beau salopard qui ne se salit jamais les mains. Charlize Theron en Calypso trouble, pierre angulaire du récit (mais paradoxalement peu présente). Ou John Leguizamo, étonnant, que je n'avais même pas reconnu au départ ! Je suis plus réservé sur Tom Holland, assez effacé... mais c'est aussi le personnage qui veut ça.
Tandis que les nombreuses critiques à l’égard de la production, formulées AVANT sa sortie, peuvent être aisément balayées. Les choix anachroniques, dont ces armures qui n’ont rien à faire à l’Âge de Bronze, sont secondaires, et s’inscrivent dans la notion de mythe intemporel et fantastique. La diversité de la distribution reflète l’universalité du propos du film, et aussi le fait qu’Agamemnon fait de la Guerre de Troie un conflit d’ampleur civilisationnel.
A l’arrivée, « The Odyssey » est un très beau projet, une adaptation ambitieuse et réussie… et ça fait très plaisir de voir des péplums de cette trempe au cinéma !