L'Odyssée
7.3
L'Odyssée

Film de Christopher Nolan (2026)

Malheureux qui comme Ulysse a fait un long voyage

Ulysse est un vétéran de guerre. L’odyssée, son périple, c’est l’histoire de son traumatisme, le pendant de l’Iliade qui est le récit héroïque d’un siège de dix ans et d’une violence inouïe. A cette fresque politique et martiale succède donc ce voyage intime, cette aventure fantastique, au sens horrifique du terme et traumatique.


Nolan, maître du récit enchâssé, se régale de la forme de ce long poème dont on entend des vers, récit d’îles en îles où se succède péripéties sur péripéties mais avec toujours la même obsession, le retour du héros dans son foyer. C’était déjà le sens de son Interstellar, son odyssée de l’espace. C’est presque une redite de toutes ses obsessions : un couple séparé, une aventure impossible, beaucoup de grandeurs. Ne dit on pas que l’Odysée est mère de tous les récits ?


Mais ce n’est pas ici le voyage du héros mais du antihéros. Nolan axe ainsi son film sur le remords, les regrets, les traumatismes. Ulysse a beau être le plus rusé, il a trahit, il a tué, il a blasphémé. Ulysse a beau être fidèle à Pénélope, à Telemaque, à Ithaque, il s’est perdu. Son périple n’est que le cauchemar réitèré de sa guerre, des morts non honorés, des dieux trahis et dupés. Le cyclope dévore ses hommes comme la guerre (scène horrifique), Circé transforme en porc des guerriers qui en sont déjà eux mêmes (scène horrifique aussi, très palpable, dégoûtante). Les lestrygons, géants anthropophages ne sont que la métaphore des hommes qui s’entretuent. Les sirènes quant à elles symbolisent la perdition, l’amour et la mort, les deux ressorts freudiens d’Homère (scène très belle avec une musique envoûtante et assourdie comme si nous mettions des bouchons de cire tel un marin du bateau d’Ulysse, ce dernier étant campé par un Matt Damon remarquable, torturé par leur chant). On vogue de Charybde en Scylla, littéralement, attendant d’être surpris par tel monstre ou telle magie. Et on a du spectacle même si tout n’est pas toujours égal en crédibilité et tension.


Bien sûr ces célèbres épreuves surmontées par Ulysse sont retranscrites mais leur sens ne se dévoile que dans la lecture faite par le film du dytique qu’est l’Iliade et l’Odysée, à la fin, quand Ulysse déguisé en mendiant raconte Troie à Pénélope, une boucherie indescriptible, dans une scène magistrale, où l’on comprend toute la vanité du voyage d’Ulysse et son impossible retour. Un récit fragmenté, partiel, reconstitué au fur et à mesure car occulté, nié par Ulysse.


Nolan peut donc entremêler tous ces récits comme il sait le faire si bien car ils mènent au même but et conduisent au même terrible résultat, quel que soit leur ordre, leur chronologie, s’attardant surtout sur l’errance, la mer revenant comme un motif lancinant, incessant, dans lequel en se perd. La musique, très belle, illustre cette obsession. Le thème d’Ithaque revient ainsi sans cesse comme dans les pensées d’Ulysse.


Même en massacrant tous les prétendants, ultime barbarie d’Ulysse, seul contre tous et seul contre les dieux, la couronne d’Ithaque est souillée du sang de cette guerre absurde, pour l’amour d’une femme (Hélène, Lupita Nyon’go) à la beauté ravagée par les affres de celle-ci (cicatrice pour montrer la vanité de cette quête) pour l’égo d’un roi (Agamemnon) qui de retour triomphant se fait assassiner par sa propre épouse : 20 ans de guerre et d’exil. Ulysse ne retrouve qu’un palais sombre, qu’une femme vieillie. Ne reste que son fils.


Nolan, qui n’est pas un croyant, adopte une vision quasi freudienne - mais juste - du récit. Le périple extérieur est intérieur, l’horreur apparente est traumatisme intérieur. D’ailleurs si les dieux sont au cœur du récit ils restent des acteurs secondaires qui décident de loin des actes des hommes. Seule Athena (Zendaya) apparaît en vision à Ulysse mais c’est une Athena humaine car comme on le comprend à la fin du film ce visage d’Athena est en fait celui d’une troyenne égorgée par les hommes d’Ulysse devant la statue d’Athena (épisode inspiré là encore de la mythologie grecque puisque référence directe au viol de Cassandre, princesse troyenne, par Ajax au cours du siège de Troie, Nolan a bien révisé ses classiques). Elle est la figure du remord, la déesse de la justice, de la droiture, de l’honneur, munie de son arc, tout ce qu’a trahi Ulysse et qui le hante, un crime et un péché, parce qu’il a utilisé une offrande, un cheval, pour berner Troie et les dieux et qu’il en est le seul responsable et qu’il s’est déshonoré. Exit le destin tragique façonné par les dieux les hommes sont leurs propres bourreaux. Le cheval de Troie c’est l’arme de destruction du monde comme la bombe atomique dans Oppenheimer. Nolan critique donc la religion, comme les sacrifices qu’elle exige et qui servent d’excuse à la barbarie comme l’ignoble sacrifice d’Agamemnon de sa propre fille pour sa guerre. Enfin, il inverse la mythologie, les grecs sont les méchants du film, plus que les troyens, en témoigne le pillage de Troie, et Ulysse suscite la crainte sur les îles qu’il pille lorsqu’il accoste.


Toutefois, Ulysse change au cours de son périple, arrogant et téméraire, prenant des décisions lourdes de conséquence, il finit peu à peu par être seul à cause de ses choix et des erreurs de ses hommes. Il fait donc vœux de modestie, revient à Ithaque en humble mendiant et se venge. Tout cela au bout d’un périple qui n’est pas tant celui pour retrouver Ithaque que d’en faire le deuil.


Ithaque justement est montrée en parallèle du voyage et on débute par elle comme dans le livre, dans un récit d’intrigue de palais où les prétendants de Pénélope se pressent pour épouser la supposée veuve et écarter le très jeune Telemaque et fils d’Ulysse. Cette partie du film est peut être un peu plus faible car au delà du cabotinage de Robert Pattinson, elle est assez peu constante et elle est là surtout pour montrer la fidélité du fils et de la mère répondant à celle du père et trouver un ennemi à Ulysse et sa famille. Il n’en demeure pas moins que le propos sert aussi celui du film : Ulysse bien qu’absent a apporté la guerre jusque dans son palais.


On peut aussi trouver le film un peu verbeux et un peu mélodramatique avec cette conclusion sur l’amour indéfectible au delà des vents et des marées mais la confession d’Ulysse, mendiant, à son épouse est magnifique et terrifiante en ce qu’elle teinte tout le récit d’un goût amer. Il avoue ses crimes ses regrets, cette nuit où sur Troie se sont déversées dix années de haine. Car il y a de l’amertume dans ces retrouvailles, celle d’un couple ayant surmonté toutes les tempêtes. En cela Matt Damon et Anne Hathaway, adultes mûrs et marqués, incarnent parfaitement cette idée.


La réalisation, grandiose, avec des plans sublimes (de mer et de bateau surtout), avec des effets très palpables comme ce cyclope qui mange des membres ou encore ce sel, ce sable, Dunkerque montrait déjà ça d’ailleurs, rend le récit très réaliste. Le travail sur le noir et l’orange, telle une poterie grecque est aussi très marquant. Si certains costumes ou effets ont un aspect un peu kitsch (Agamemnon) on parvient à passer outre, surtout vu le réalisme des scènes marines et bateaux (on est littéralement sur des bateaux avec la caméra) et des lieux, les plans filmés en décors naturels, comme le wokisme supposé du film qui n’a aucune espèce d’incidence (quelle importance qu’Helene de Troie soit noire, on la voit trois minutes). Le problème principal est ici surtout la liste d’acteurs de premier ordre réduits à des caméos et qui peut sortir un peu de l’immersion.


Nolan modernise donc ce récit mythique que l’on connaît tous et qui est la base de tous ses autres films d’ailleurs, d’Interstellar a Memento en passant par Inception (narration enchâssée, mémoire, rêve, voyage, retrouvailles impossibles) ou encore Oppenheimer pour la guerre et ses scories. Il prouve qu’il sait manier les récits virtuoses et complexes et bien que la bande annonce ne présageait rien de bon au départ, force est de constater qu’il a réussi son pari. Après un début de film un peu laborieux on s’embarque en effet sans temps mort dans cette aventure sur la psyché d’un homme, passant outre quelques bémols et scènes d’action parfois confuses pour se retrouver nez à nez avec Ulysse, personnage aux aspérités terribles et aux aventures iconiques. Le film parvient à retranscrire l’épopée épique et violente et surtout le caractère rusé, dupeur, mensonger et violent d’Ulysse, à la recherche d’une rédemption. On redécouvre surtout avec plaisir ce récit immense, ce pilier de la littérature et de la culture occidentale. Le récit des récits, l’origine de tout.


Toutefois ce récit est un récit triste. Car jamais, contrairement à ce que dit le poème de Du Bellay, Ulysse n’a fait un beau voyage. Beau il l’est peut être pour le lecteur tant le texte est immense, le mythe extraordinaire, mais l’Odyssée c’est l’histoire d’un homme malheureux. Malheureux qui comme Ulysse a fait un long voyage.

Tom_Ab
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le 20 juil. 2026

Modifiée

le 20 juil. 2026

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