Avec le cinéma de Christopher Nolan, c'est sans cesse l'union du gigantisme hollywoodien et de la construction de cinéma d'auteur qui transparaît : avec The Odyssey, cette fois, ce sera la recherche du spectacle qui semble prendre le pas sur tout le reste, sans perdre la réflexion scénaristique certaine.
En adaptant un tel pavé dépassant les cinq cents pages, il fallait s'attendre à ce que certaines séquences souffrent pour laisser briller d'autres instants : et c'est bien là mon reproche majeur à la nouvelle œuvre de Nolan. Lors du voyage d'Ulysse, j'ai eu la sensation d'être en plein océan : si par moments j'étais au sommet des vagues, avec un horizon à couper le souffle, je retombais parfois dans le creux de celles-ci, sans aucune réelle vision donnée à ce qui était face à moi. Autant la péripétie chez Calypso était d'une conception exceptionnelle, autant l'arc autour de Polyphème était un pétard mouillé dans sa forme (rappelant physiquement, qui plus est, les pages les plus atroces du collège de gynécologie... enfin...) Ce n'est que dans la seconde moitié de l'œuvre que le rythme se stabilise, avec une acmé absolument monumentale de tension et poignante de philosophie, où mon cœur battait en chœur avec la bande originale digne de cette épopée, signée Ludwig Göransson.
Si la narration était assez évènements-dépendante, la réalisation était indéniablement digne d'un immense spectacle : quel dommage de proposer un format uniquement accessible dans moins de cinquante cinémas autour du globe... Cela étant dit, même en séance classique, il était possible de profiter des paysages magnifiquement filmés, des panoramas grecs somptueux et de ce casting finement orchestré : la palme revient pour moi à Anne Hathaway, impressionnante à chaque apparition. La notion de grand blockbuster prend tout son sens dès lors, face à l'immensité du casting et à la démesure visuelle employée. Cette qualité cinématographique est d'autant plus appréciable qu'elle se charge de métaphores, en particulier lors de la guerre de Troie, où une habitante perd sa tête en même temps qu'une statue de divinité...
L'ensemble se charge alors d'une réflexion, n'atteignant pas forcément la construction rusée de Oppenheimer, mais s'intégrant nécessairement à la psyché de Ulysse et de Télémaque. Cette morale sur la soif de pouvoir, le caractère belliqueux inhérent à l'espèce humaine, et sur le regret : Christopher Nolan l'a déjà proposée (rien que dans son dernier projet, déjà), mais il y ajoute une composante liée au temps, rouage majeur de son cinéma. Il est alors jouissif de voir appuyée la thématique de la transmission, permettant à cette épopée de survivre à l'épreuve de l'oubli, au travers des chants et des récits de Eumée, dont la cécité semble un clin d'oeil astucieux au père de ce voyage : Homère.
Si le spectacle est constamment au sommet, la narration peut lui faire défaut face aux représentations communes autour de The Odyssey. Découvrir l'œuvre hors IMAX n'aide pas à digérer le projet tel que Christopher Nolan l'a conçu, mais n'empêche pas de voir toute la réflexion que le réalisateur y a semée. Promis, je me rattrape dimanche en revisionnant le film, en IMAX (pas 70 mm, mais bon...) cette fois, pour en contempler toute la splendeur et l'apprécier, un peu plus, à sa juste valeur.
EDIT du 19/07/26 :
Effectivement, se rapprocher du format 70mm voulu par Nolan, en visionnant The Odyssey en IMAX, change la donne. Par un travail sonore assourdissant, l'affrontement de Polyphème passe du ridicule au sensationnel. La cinématographie est bien plus impressionnante, et révèle encore plus de foreshadowings voulus par le réalisateur. L'œuvre dévoile alors son intelligence de conception, tant visuelle que narrative. Bluffant.