Imaginez: un texte volontairement ambigu sur la lutte entre hommes et femmes, jouant sur les conflits liés à l'hégémonie masculine. Ensuite, rêvez d'un parcours allégorique abordant la question du coût de la guerre et de l'héroïsme. Enfin, une réflexion sur le temps qui passe et que rien ne rendra. C'est tout ce qu'est l'Odyssée d'Homère... Et tout ce que n'est pas l'Odyssée de Nolan.
Ce film n'est qu'un fast-food vite consommé, qui surligne les thèmes du texte avec une lourdeur pachidermique. Aucune poésie, aucune finesse ni panache. Le récit ne se pose jamais, ne respire jamais. Le film est tonitruant, grossièrement découpé et visiblement en vitesse accéléré tout du long. C'est proprement étourdissant, et pas dans un sens positif. Les acteurs débitent chaque réplique comme une punch line, c'est tellement théâtralisé qu'on se croirait dans une version fête de l'école. Pas que les dialogues soient travaillés; ils ne le sont pas. C'est juste que tout est traité avec un tel aplomb que c'en deviendrait involontairement comique. (Et qu'on regrette amèrement que Jonathan Nolan ne soit plus là pour alléger le ton pesant des films de son frangin, tempérer sa mégalomanie).
Donc, le film pourrait n'être qu'un patchwork mal ficelé qui appuie grossièrement les thèmes de l'OEuvre de départ... Mais là où Nolan fait fort c'est quand il en vient à la contredire même. On ne se réinvente pas: Nolan reprend toutes ses marottes, de son pseudo réalisme, à sa misogynie sous-jacente. J'aimerais m'attarder sur ce point précis car j'admets que, même en me doutant de ce qui m'attendais, j'aurais pas pu prévoir que Calypso fille d'Atlas et reine d'Ogygie deviendrait une waifu tradi. Sans parler de Circé qui passe de l'incarnation par excellence de la femme fatale, forte et indépendante, à la vieille mégère qui vit dans une masure abandonnée et déteste les hommes par traumatisme. Ca, j'avoue que c'était pire que tout ce que j'aurais pu imaginer, niveau représentation. Honnêtement, je pensais qu'on avait dépassé cet archétype de la magicienne depuis les années 60!
Ce qui me gêne, ce n'est pas tant que Nolan interprète Homère ; c'est qu'il prétende retrouver le texte "tel qu'il était", tout en substituant à la symbolique propre du poème des catégories psychologiques ou sociologiques contemporaines.
Mais j'en oublierais presque ce qui fait la patte "d'auteur" du cinéaste: son culte de l'individu tout puissant et de la chute civilisationnelle. Le tout à grand renfort d'explications et de scènes sur appuyant le propos.
Et comment parler de son cinéma sans évoquer son tournage en "dur" qui, cette fois-ci, atteint des sommets dans le ridicule. Il n'y a plus aucun travail d'échelle entre hommes et monstres, on ne ressent jamais le gigantisme recherché: les créatures sont tout le temps cachées, travers du cinéma moderne. Et celles qui ne le sont pas sont risibles, en raison de la volonté du cinéaste de miser sur "la crédibilité". Dédicace aux Lestrygons, dont l'équipe du film s'est dit que prendre des personnes de 2,50 mètres suffiraient pour susciter peur. Eh bien "authentiques" ou pas c'est raté, on a juste l'impression de voir une de ces scènes où une équipes de geeks se font écrasés par des basketteurs! Les Lestrygons sont censés être une rencontre avec l'inconnu sauvage et primitif, le démesuré. La scène surprend sur le moment, mais Nolan ne leur donne jamais cette dimension iconique qui fait les grands monstres de cinéma. Honnêtement, j'hésite à la qualifier de pire scène du film (j'hésite encore avec celle de Charybde/Scylla ou celle du Cyclope). Le film me ferait presque revoir Percy Jackson 2 à la hausse (oui, j'ai dit ça).
En cela, Nolan a un soucis du à sa volonté de s'approcher le plus possible de la crédibilité historique... Ce qui relève une première limite de son cinéma, selon moi. Déjà, par le fait que quoi que soit son niveau de vraisemblance, on pourra toujours réinterpréter une même histoire selon les découvertes des historiens; donc la démarche est veine. Ensuite, parce qu'il ne va jamais au bout de celle-ci, contrairement à d'autres films (Troie, le roi Arthur, Hercule ou Robin des bois) en démystifiant complètement l'histoire. Enfin car la mise en scène n'iconise rien alors que je m'attendais au moins à avoir de belles images, à prendre une baffe niveau ampleur démesurée.
Même les séquences de bagarre sont montées avec les pieds et semblent filmés par un parkinsonien.
Après libre aux gens de s'extasier de ce produit bien calibré et serti d'un écrin rutilant qui rime avec écran (de fumée) en la présence d'un casting démesuré. Libre à chacun de juger cette soupe comme le chef-d'œuvre qu'elle n'est pas. Reste que j'attends encore le jour où David Lowery sortira sa version du mythe, tellement The Green Knight est tout ce qu'aurait du être le film.