Pour comprendre l'impossibilité en face de laquelle se trouvait Nolan de réussir ce film il faut faire le bilan de son potentiel expressif qui permettra une analogie partielle avec son héros. Si Nolan peut être qualifié d'artiste c'est seulement dans l'acception large de ce mot : en tant que pratiquant d'un art, d'une technique, bref en tant qu'artisan. Il élabore, il construit, il se fait un monde qu'il a modelé avec méthode dans son entièreté et qu'il va se charger de "mettre en scène" au sens propre c'est à dire qu'il va poser son édifice au sein de la scène délimitée par les bords du cadre. Dans le cadre de Nolan il y a tout : l'Imax n'est pour lui qu'un moyen de rentrer toujours plus de choses dans son cadre. Une fois sa production bien réalisée, l'artisan nous la présente, on en fait le tour, on la consomme et on est satisfait. S'il y a donc un refus premier dans le cinéma de Nolan, c'est le refus du hors-champ, c'est-à-dire le refus d'une transcendance immanente à l'image elle-même, qui excède ce qu'elle contient effectivement.
Ce refus de la transcendance est corrélatif d'une volonté de maîtrise : le potentiel expressif de Nolan est limité par son incapacité à dissoudre sa singularité en face d'une oeuvre qui doit être la cristallisation d'une expressivité se dépassant elle-même. Ce dépassement permettant l'accès à un type de communication esthétique immédiatement accessible à l'intuition du spectateur. Accessible, certes, mais pas réductible à une unité de signification close car l'intuitivité du sentiment esthétique laisse place à de l'incommunicable, donc de l'incompréhensible, ce qui proprement échappe autant au spectateur qu'à l'artiste, ce qui sert d'appel à la transcendance. L'oeuvre est donc portée par un extérieur, essence incommunicable de la possibilité de sa communication esthétique. Cette ambiguïté de la communication qu'on retrouve dans l'oeuvre d'art, résultat d'un engagement total et d'une dissolution de l'individu artiste, est empêchée par la maîtrise. La maîtrise dans la création est ce qui enferme dans l'immanence.
Ainsi, Nolan refuse que son image soit un dispositif de capture, il en fait seulement l’actualisation de ses volontés, de ses délibérations et calculs. Il y a donc une violence dans son image : il refuse d'en faire la capture d’un instant ayant une charge esthétique lourde et, partant, une charge de mystère dans sa beauté, mystère de l’incommunicable. Il lui fait violence en éliminant tout aspect qui ne serait pas anticipé, l’image communique sous la forme du monologue ou de la plaidoirie. Or, pour l’odyssée, créer une tension entre l’image saisie passivement dans l’instant avec tous ses potentiels esthétiques et la violence d’Ulysse, brutalisant l’instant pour le maîtriser aurait été un parti pris radical de mise en scène plus cohérent.
Tel Ulysse, Nolan serait alors celui qui se refuse à la transcendance, qui, dans son arrogance, imagine que sa force et sa ruse lui permettront d'obtenir une maîtrise des événements. L'ironie étant que, pour rentrer chez lui, Ulysse doit "lâcher prise" et se laisser porter par les forces transcendantes : conseil que Nolan n'a pas su appliquer pour lui-même et qu'il n'arrive tellement pas à appréhender que cette séquence (qui aurait pu être l'occasion d'un exercice de style particulier) est bâclée et réduite à une ellipse. Nous ne pousserons pas plus loin cette analogie entre le cinéaste et le héros car elle nous conduirait sur les chemins d'une analyse pseudo-psychanalytique inféconde.
Concentrons-nous donc sur le film en lui-même : comment Nolan a t-il, non pas adapté, mais fait rentrer l'Odyssée dans son moule, comment l'a t-il façonné à son image ? Tout d'abord en ne respectant pas ses propres postulats : l'idée de créer une narration éclatée entre les divers récits, chants, souvenirs des personnages n'est pas mauvaise en soi, faisant référence à la manière dont le récit s'est transmis, mais l'uniformité de la mise en scène ne retranscrit pas la diversité des points de vue et des narrations, le récit devient alors parfaitement linéaire et uniforme, les témoignages et souvenirs servent juste de rebond pour le scénario et ne sont pas l'occasion d'un nouveau mode d'expression - ce qu'ils sont pourtant en eux-mêmes. L'uniformité de la mise en scène et de l'appréhension des événements est symptomatique de la maîtrise de Nolan. Si ce ne sont les récits, qu'est ce qui polarise le film, quel est son moteur narratif ? Ce sont les remords d'Ulysse, génie maudit, dépassé par les conséquences de ses actes. Ulysse n'est pas traité comme la figure fondatrice des canons occidentaux quant au modèle masculin mais il devient le personnage de Nolan, fidèle à la méthode de l'artisan : Ulysse est Oppenheimer, quelqu'un qui n'a pas assez réfléchi, avant d'agir, aux conséquences de ses actes. Fasciné par la figure de l'homme tellement génial qu'il est dépassé par son oeuvre, Nolan perd toute l'épaisseur du personnage d'Ulysse qui, pour être cohérent, est obligé de se perdre dans des monologues creux. J'en veux pour preuve la scène des sirènes : pourquoi en faire l'occasion d'un jeu de hors champ brillant si on peut mettre une scène où Ulysse fait le bilan de ce qu'il a entendu et qui est la répétition de la même chose qu'il a dit avant et qu'il dira à la fin. Les sirènes sont censées promettre la connaissance absolue, c'est cela qui attire Ulysse, ici elles ne sont que l'occasion de répéter les remords du personnage. L'absence du "je m'appelle personne" dans la grotte du cyclope est aussi révélatrice. Je ne pense pas que le réalisme de Nolan et sa volonté d'utiliser le plus d'effets pratiques soit un réel parti pris esthétique, il me semble qu'il s'agit plutôt d'un moyen d'augmenter son emprise et son contrôle sur l'image et le récit. Ainsi le cyclope ne doit pas trop parler parce que ça fait pas réaliste et donc l'épisode du "je m'appelle personne" doit être coupé. Aussi parce qu'il aurait demandé de faire intervenir d'autre cyclopes. Cependant, il faut garder le geste final arrogant d'Ulysse qui ne sera pas la révélation de son nom mais une flèche tirée. Pas besoin de sur-analyser pour comprendre que toute puissance poétique et interprétative a été retirée car Nolan n'aurait pas pu les dire lui-même et que le geste final devient alors juste stupide. En dehors de toutes les autres absences par rapport au récit initial, celle-ci est vraiment symptomatique de l'incapacité de Nolan à lâcher prise.
Je ne m'attarderais pas sur le discours sur la loi de Zeus et l'hospitalité car le film n'en fait finalement pas grand chose d'intéressant.