Pour le meilleur et pour le pire, Christopher Nolan s'impose toujours plus comme un cinéaste de séquences avec The Odyssey. Quelqu'un d'obsédé par quelques idées sporadiques qu'il éparpille dans son oeuvre en comblant cette dernière avec des dialogues lourds, une musique assommante et un montage de bande-annonce de 3 heures.
Certes, certaines des séquences en question fonctionnent à merveille. La scène du Cyclope est franchement prenante, entre la gestion de l'ambiance, sa noirceur, son imagerie, le son... C'est filmé près des corps, rendant le tout glaçant et immersif. Plus généralement, les quelques séquences avec un ton horrifique / glauque sont plutôt bonnes, que ce soit le body horror chez Circé ou encore la sensation d'impuissance face aux Lestrygons revisités. Le cinéma pseudo-réaliste de Nolan se marie bien avec cette atmosphère, qui sublime la difficulté du voyage et constitue la seule étrangeté intéressante du film. Dommage, donc, que ça ne soit réduit qu'à quelques petits passages sur ces trois longues heures et que plusieurs scènes "intenses" soient gâchées par le refus de toute radicalité par Nolan (ça aurait été tellement mieux de faire vivre la scène du cheval de l'intérieur tout du long, de dépouiller la séquence des sirènes de sa musique...).
Mais surtout, dommage qu'en dehors de ces quelques pics d'intensité, le long-métrage soit aussi pataud. Par sa caméra, Nolan ne sublime jamais la lassitude d'Ulysse, élément central de l'oeuvre de Homère, tout en n'ayant aucun parti pris intéressant et appuyé pour compenser. Aucune radicalité dans la représentation de l'errance, un montage frénétique à chaque creux narratif ou dialogue qui ne donne donc jamais l'occasion au spectateur de dériver avec les personnages à l'écran. Aucune sensation de progression ni aucune émotion organique ne naissent donc de cette oeuvre qui ne semble préoccupée que par son enchainement d'icones et son discours ridicule et trop peu travaillé sur le regret. Tout ceci est d'ailleurs renforcé par l'infâme musique de Göransson qui écrase absolument chaque passage. On pourrait justifier ces choix par une volonté de renforcer le chaos inhérent au récit, mais dans ce cas il aurait fallu maitriser le rythme, créer des creux en plus des pics, sauf qu'ici Nolan ne sait représenter les émotions et l'attente que par du surjeu, des images illisibles et des cuts incessants. Les seuls acteurs qui arrivent à apporter un peu de vie à leurs personnages sont évidemment ceux ayant un peu de charisme naturel (coucou Pattinson), là où d'autres tombent dans un mélo indigent (coucou Hathaway).
De ce fait, si on prend le film dans son ensemble, les seuls vrais partis pris artistiques résident dans la faible présence des dieux et les quelques changements narratifs autour des regrets d'Ulysse, mais même ceci est terriblement mal traité, avec des éléments ex nihilo minables et bien trop peu d'attention portée à ces deux angles. Les symboles utilisés sont d'une niaiserie imbuvable (en tête, Athéna larmoyante qui tend sa main à Ulysse, ridicule).
Indéniable sens de la grandeur donc, mais le film est dépourvu de tout lyrisme et toute radicalité, préférant supprimer tout non-dit, appuyer chaque dialogue et guider le spectateur par la musique et le mélodrame. Quel comble de faire un cinéma qui se veut autant réaliste dans son ancrage visuel, tout en l'étant aussi peu dans ses représentations, sa pudeur grotesque (le sang et la nudité n'existent pas enfin !) et sa lourdeur sentimentale.
Donc oui, c'est divertissant, quelques passages sont impressionnants, mais à aucun moment on a l'impression de voir le film d'un artiste hanté par une vision. Nolan a une capacité certaine à faire du cinéma spectaculaire, mais est d'une infâme médiocrité quand il s'agit de faire une oeuvre incarnée, aérée et saisissante.