⚠️ Attention : cette critique contient des spoilers importants sur le film.
I. Adapter sans trahir : le pari presque réussi de Christopher Nolan
Adapter l'Odyssée d'Homère constitue un défi immense. Plutôt que de rechercher une fidélité littérale, Christopher Nolan choisit de proposer sa propre lecture du mythe. C'est un choix audacieux, et sans doute le meilleur qu'il pouvait faire.
Sur le plan technique, le résultat est remarquable. La photographie est somptueuse, les décors impressionnent, les costumes participent pleinement à la crédibilité de cet univers antique et Ludwig Göransson livre une partition d'une puissance incontestable. Le spectacle est constamment au rendez-vous.
En revanche, les scènes d'action rappellent l'une des limites récurrentes du cinéma de Nolan. Elles impressionnent par leur ampleur, mais souffrent souvent d'un découpage et d'un montage qui nuisent à leur lisibilité. Le spectateur admire davantage l'intention que l'action elle-même qu'il ne vit réellement les affrontements.
L'idée la plus intéressante du film reste néanmoins son Ulysse. Nolan abandonne le héros presque infaillible d'Homère pour imaginer un homme brisé par la guerre. Sa véritable faiblesse n'est ni physique ni intellectuelle : c'est la culpabilité. La chute de Troie le hante, et son voyage devient autant une traversée intérieure qu'une aventure mythologique.
Cette relecture est passionnante.
Malheureusement, elle ne va jamais au bout de ses ambitions.
Le film souffre également d'un paradoxe étonnant : malgré trois heures de projection, il donne régulièrement l'impression de manquer de temps. Plusieurs épisodes majeurs de l'épopée sont expédiés. La rencontre avec les sirènes, par exemple, est à peine esquissée alors qu'elle aurait pu nourrir la réflexion sur la tentation, la mémoire et le désir du retour. D'autres étapes connaissent le même traitement. À vouloir embrasser toute l'épopée, Nolan finit parfois par la survoler.
C'est sans doute l'un des rares films de trois heures qui aurait mérité d'être encore plus long afin de laisser respirer son récit et ses personnages.
II. Quand Nolan trahit son propre film
Le véritable problème n'est pas que Nolan s'éloigne d'Homère.
Le véritable problème est qu'il s'éloigne progressivement de sa propre idée.
Le film semble conduire vers une réflexion sur les traumatismes de la guerre. Athéna n'est plus seulement une divinité : elle devient la conscience d'Ulysse, le rappel permanent du prix humain de la victoire de Troie. Chaque étape de son voyage l'invite à affronter sa culpabilité plutôt qu'à fuir ses souvenirs.
Cette approche est brillante.
Elle transforme l'épopée antique en véritable drame psychologique.
Puis vient le retour à Ithaque.
Au lieu d'offrir à son héros une véritable rédemption, Nolan le replonge dans ce qu'il cherchait justement à dénoncer : la violence. Ulysse répond à son traumatisme par un nouveau massacre. Certes, Antinoos est un tyran et les prétendants méritent leur châtiment. Mais le problème n'est pas moral : il est dramatique. Le film semble expliquer que la guerre détruit les hommes avant de conclure que la violence demeure leur seul moyen de retrouver la paix.
La sanction qui suit paraît d'ailleurs bien timide. Ulysse choisit de quitter Ithaque pour avoir, une nouvelle fois, transgressé la loi de Zeus. Sur le papier, il s'agit d'un exil. Dans les faits, difficile d'y voir une véritable punition. Télémaque regarde son père avec admiration, Pénélope continue de l'aimer sans réserve et ce départ ressemble davantage à une nouvelle traversée qu'à une condamnation. Ulysse perd son royaume, mais conserve l'amour des siens, son prestige et sa stature légendaire. L'amertume existe, mais elle reste largement atténuée par un happy end qui refuse d'aller jusqu'au bout de son propre discours.
C'est d'autant plus frustrant qu'une conclusion plus douce-amère semblait naturellement s'imposer.
Ulysse pouvait parfaitement vaincre les prétendants avant de comprendre, face aux corps qui jonchent son palais, qu'il venait de reproduire ce qui le hantait depuis Troie. En retrouvant la même violence qu'il prétendait fuir, il aurait réalisé que la véritable victoire n'était plus de reconquérir son trône, mais d'accepter qu'il n'était plus l'homme capable de l'occuper.
Alors, il aurait choisi de partir seul, laissant Ithaque à Télémaque et renonçant à Pénélope. Non par devoir envers les dieux, mais parce qu'il aurait compris que la guerre l'avait irrémédiablement changé et qu'il n'était plus l'homme qu'elle avait attendu pendant vingt ans. Son exil aurait alors pris un tout autre sens : non plus celui d'un héros repartant vers une nouvelle aventure, mais celui d'un homme condamné à errer parce que la guerre lui avait volé la seule chose qu'il cherchait depuis vingt ans : la possibilité de rentrer chez lui.
Cette conclusion n'aurait pas été plus fidèle à Homère. Elle aurait simplement été plus fidèle au film lui-même.
Car c'est finalement tout le paradoxe de L'Odyssée. Christopher Nolan ne trahit pas Homère. Il trahit le personnage qu'il avait lui-même construit.
Et c'est sans doute la plus grande frustration que laisse le film. Derrière sa photographie magistrale, sa musique envoûtante et son ambition formelle se cache une œuvre qui touche du doigt une idée brillante — celle d'un Ulysse défini moins par ses exploits que par les cicatrices qu'ils lui ont laissées — avant de l'abandonner au moment même où elle pouvait faire entrer cette adaptation parmi les grandes relectures du mythe.